LA DERNIERE MURAILLE DE JERICHO FUT DETRUITE -PAR UN TREMBLEMENT DE TERRE-
EN 2300 BC, DONC LONGTEMPS AVANT L'ARRIVEE SUPPOSEE DE JOSUE...
Les fortifications à travers l'histoire
Les
premiers vrais agresseurs, dans l'histoire de l'humanité, se
déplaçaient sur des chars. Toute agression déclenche une réaction de
défense, équivalente en intensité ou non. Aussi, avant de voir comment
les peuples conducteurs de chars et les cavaliers qui leur succédèrent
ont changé le monde civilisé, devons-nous commencer par étudier les
moyens par lesquels les habitants sédentaires des terres fertiles
tentaient de protéger du vol et de la dévastation ce qu'ils avaient
réussi à conquérir sur la nature.
L'exemple de Jéricho montre
que les tout premiers agriculteurs étaient capables de mettre leurs
habitations à l'abri de l'ennemi, même si nous ignorons encore qui
étaient ceux-ci.
S'agissait-il de pillards cherchant à razzier les
produits stockés ou d'autres cultivateurs attirés par les terres et les
sources de Jéricho pour se les approprier ? Ou bien encore des vandales
menaçant de tout piller et détruire ?
La première explication semble la
plus probable. Les peuples venant de régions désertiques désirent
rarement devenir fermiers, et l'histoire regorge d'épisodes de
vandalisme inutile qui nous incitent plutôt à penser que ces maraudeurs
ont vite compris que le parasitisme leur profitait davantage que le rapt
ou le pillage. Si c'était bien le cas à Jéricho, nous devons plutôt
considérer ses murs et sa tour non seulement comme un refuge – la première des trois formes que peut prendre une fortification – mais aussi comme une forteresse, la seconde de ces formes.
Une
forteresse n'est pas simplement un endroit pour se mettre à l'abri des
attaques surprise mais aussi un lieu de défense active, une base d'où
l'on peut rayonner pour tenir les pillards aux abois et exercer un
contrôle militaire sur toute la région où sont établis les intérêts.
Il
existe une vraie symbiose entre une forteresse et son environnement. Un
refuge est un lieu offrant un abri à court terme et qui n'a d'utilité
que face à un ennemi n'ayant pas les moyens de s'attarder dans le
voisinage ou dont la stratégie d'attaque est grossière (raids contre des
cibles faibles) ; les villes médiévales du Sud-Est de la France,
perchées au sommet des collines escarpées de la Provence pour servir
d'asiles contre les incursions des pirates musulmans en sont de parfaits
exemples. Une forteresse, au contraire, doit commander une région
suffisamment productive pour entretenir une garnison en temps normal et,
en cas d'attaque rapprochée, être assez vaste et sûre pour abriter,
nourrir et protéger cette garnison. C'est pourquoi les bâtisseurs de
forteresses ont toujours dû opérer un choix entre une fausse économie
consistant à bâtir trop petit, et le gaspillage que représenteraient des
défenses trop coûteuses pour être achevées ou trop grandes par rapport
aux hommes dont on disposait. Les royaumes des croisés, surtout à leur
déclin, hésitaient à accroître encore leurs fortifications car les
garnisons qu'ils pouvaient y déployer étaient de plus en plus réduites.
Les
forteresses diffèrent aussi des refuges par les caractéristiques
qu'elles doivent posséder. Il est suffisant qu'un refuge soit assez
solide pour dissuader un attaquant de lancer un assaut qui s'avérerait
pour lui trop difficile. Les "guerriers primitifs" tels que les Maring s'abritaient derrière les palissades cernant leurs villages; les Maoris se protégeaient dans leurs pa
situés au sommet des collines. Ils échappaient de la sorte aux
expéditions ou aux raids, leurs assaillants ne disposant pas
d'équipements ni de ravitaillement suffisants pour soutenir un siège et
demeurer longtemps éloignés de chez eux. Les forteresses, construites de
manière caractéristique par des sociétés plus évoluées et par
conséquent plus riches, doivent être capables de résister aux attaques
d'adversaires mieux équipés en machines de siège, possédant leur propre
ravitaillement ou le contrôle d'une ligne de communication leur
permettant de s'approvisionner. C'est pourquoi le tracé de la forteresse
doit englober une source d'alimentation en eau – surtout si elle doit
servir de protection à un grand nombre –, ainsi que des magasins et
suffisamment d'espace vital. Par-dessus tout, elle doit fournir à la
garnison les moyens de mener une défense active : plates-formes
contrôlant un champ de tir au-dessus de la zone d'attaque, portes
renforcées par lesquelles des contre-offensives peuvent être lancées aux
moments favorables.
Jusqu'à l'apparition de la poudre, tous les assauts menés contre les forteresses devaient être menés de près.
C'était le cas, par définition, de l'attaque la plus élémentaire,
l'escalade, les assiégeants tentant de gravir les murs à l'aide
d'échelles ; mais c'est également vrai pour ce que les spécialistes
militaires appelèrent plus tard les "sièges volontaires" à l'aide de
béliers et de catapultes ainsi que de contre-fortifications équipées de
tours. Reconnaissons que le lancement de projectiles récompensait
rarement l'effort qu'il demandait : un mur épais absorbait aisément les
coups directs lancés par des engins dont la force de projection
dépendait de contrepoids ou de ressorts à torsion. En outre, de par leur
conception même, ces engins ne permettaient pas de tirer des
projectiles selon un angle d'attaque efficace. C'était là l'avantage de
la poudre : le projectile suivait une trajectoire stable, on pouvait le
diriger vers le point où un mur risque le plus de s'écrouler,
c'est-à-dire vers ses fondations.
Pour
cette raison, les bâtisseurs de forteresses ont toujours cherché à
empêcher les assaillants d'accéder aux fondations et à procurer aux
défenseurs des positions de tir élevées. Ce qui est fascinant à Jéricho,
c'est justement que ses constructeurs, à l'aube de l'art des
fortifications, semblent avoir deviné tous les dangers pouvant
constituer une vraie menace et trouvé le moyen de s'en protéger. Les
douves sèches, par exemple, empêchent les attaquants placés sur une
plate-forme d'approcher des murs de fondation, tout en constituant une
zone de combats toute prête (dans des conditions différentes, avec un
sol imperméable, moins d'évaporation et davantage d'eau, ce serait alors
des douves pleines). Les murs d'enceinte, trois fois plus élevés que la
taille d'un homme, exigeaient de tout assaillant qui chercherait à
l'aborder à l'aide d'une échelle de suivre un parcours très exposé. Il
est d'ailleurs probable que ces murs étaient également dotés de
plates-formes de combats. Enfin, la tour surplombant les enceintes
donnait aux défenseurs un avantage supplémentaire en hauteur.
Les
ingénieurs militaires ont ajouté très peu de choses à ces trois types
de défense – murs, douves, tours – au cours des huit mille ans séparant
la construction de Jéricho de l'apparition de la poudre. Les principes
étaient posés. Toutes les autres améliorations ne sont que des
perfectionnements de ce que les bâtisseurs de Jéricho avaient conçu. On
construisit des murs extérieurs autour des murs intérieurs – c'est la
"multivallation" –, on plaça des obstacles sur le rebord des douves
(comme il y en eut peut-être à Jéricho, aujourd'hui disparus). On ajouta
des forteresses intérieures (les citadelles) et des tours furent
placées sur le côté extérieur des murs plutôt qu'à l'intérieur, pour
permettre des tirs de côté. Sur des sites particulièrement importants,
des constructions avancées – représentant elles-mêmes des forteresses en
miniature – furent édifiées pour protéger une porte ou empêcher
l'ennemi d'occuper une position avantageuse. Mais, en règle générale, on
peut dire que les architectes militaires n'ont pas fait plus de progrès
après Jéricho que les imprimeurs après la Bible de Gutenberg.
Les
forteresses sont le produit de petits royaumes ou de royaumes divisés.
Elles se multiplient lorsqu'une autorité centrale n'a pu s'instaurer,
lorsqu'elle doit combattre âprement pour assurer sa défense ou quand
elle s'est totalement effondrée. Les fortifications grecques de Turquie
ou de Sicile, par exemple, ont été édifiées pour protéger des
établissements commerciaux privés dans les premières années de la
colonisation. En Angleterre, entre 1066 et 1154, les Normands
élevèrent environ 900 châteaux pour soumettre plus étroitement les
Anglo-Saxons aux lois normandes. Ces châteaux variaient en
taille selon le temps nécessaire à leur construction. Certains ne
requirent qu'un millier de journées/hommes, d'autres jusqu'à 24 000. Les
forts romains de la ligne "saxonne", tels que ceux de Reculver ou de Pevensey,
avaient pour rôle d'empêcher les pillards germains venus par la mer –
quand le déclin de la puissance romaine les rendit plus audacieux –
d'entrer dans les estuaires du Sud-Est de l'Angleterre. Il serait
toutefois plus exact de considérer les forts du rivage saxon non comme
des forteresses individuelles mais plutôt comme des défenses
stratégiques. Celles-ci peuvent être continues, tel le mur d'Hadrien
quand il était en bon état, mais se composent le plus souvent de points
forts isolés placés de manière à se soutenir mutuellement et à empêcher
une attaque frontale de l'ennemi sur une trop grande étendue. Par leur
nature, les défenses stratégiques sont les plus coûteuses à bâtir et
entretenir ; elles impliquent la présence d'une garnison, et leur
présence est donc toujours un signe de richesse et de développement
politique avancé.
Les
villes fortifiées de Sumer, une fois que Sargon les eut placées sous le
contrôle d'un pouvoir central, peuvent être considérées comme un
ensemble stratégique (bien que ce soit là le résultat d'une accumulation
et non d'une conception globale). Le premier système stratégique conçu à
l'origine engendra les forts de Nubie, bâtis par les pharaons de la
douzième dynastie à partir de 1991 avant notre ère. Ils s'étendaient le
long du Nil sur une longueur de 400 kilomètres, entre la première et la
quatrième cataracte, et furent créés pour couvrir à la fois la défense
du fleuve et du désert. La distance qui les séparait les uns des autres
permettait des communications, peut-être par signaux de fumée. Les
vestiges archéologiques révèlent une conception des fortifications à
laquelle les constructeurs des futures défenses stratégiques ne
trouvèrent rien à ajouter. Les premiers forts situés près de la première
cataracte, dans une région où la vallée est assez large pour assurer la
subsistance d'une population agricole, avaient pour mission de protéger
celle-ci et, en même temps, de barbare ainsi que la vallée du haut Nil,
nettement plus étroite. Des documents écrits nous révèlent que ces
forts en amont avaient été conçus pour former une frontière
exclusivement militaire. Senusret III s'était d'ailleurs fait élever une
statue portant cette inscription: "j'ai tracé ma frontière après
avoir navigué vers le sud plus loin que mes pères. J'ai accru ce qui
m'avait été légué Celui qui, digne de Ma Majesté, saura défendre cette
frontière, sera comme mon fils. Mais quiconque l'abandonnera ou ne
luttera pas pour la défendre ne sera pas l'un de mes fils." Cette inscription a été trouvée au fort de Semna
et date de 1820 avant notre ère. La statue n'a pas été retrouvée, mais
on en a découvert une autre de ce même pharaon datant de 1479, ce qui
prouve clairement que son injonction d'avoir à tenir les positions qu'il
avait conquises avait été prise au sérieux.
La
politique de l'Égypte sur ses frontières a été un modèle pour les
impérialistes ultérieurs, partout dans le monde. À Semna, trois forts
sont disposés de telle sorte qu'ils contrôlent le fleuve à partir des
deux rives, et des tunnels permettent d'y amener de l'eau. Un mur de
briques faites de boue séchée protège sur plusieurs kilomètres la route
menant vers le sud, du côté des terres. Les trois forts contiennent de
vastes greniers dont deux suffisent à l'approvisionnement de plusieurs
centaines d'hommes pendant un an. Les produits provenaient sans doute du
centre d'approvisionnement d'Askut, situé à l'arrière,
une forteresse construite sur une île et vraisemblablement destinée à
servir de grenier à grains. Une autre inscription nous apprend quels
étaient les devoirs de la garnison : "Barrer le passage à tout
Nubien... allant vers le nord, à pied ou en bateau, ainsi qu'à son
bétail. Exception faite pour un Nubien se rendant à Iken pour échanger
des marchandises ou porter un message officiel." Au large des forts, les Égyptiens entretenaient dans le désert une patrouille formée de Nubiens du désert que l'on appelait Medjay. (Parmi les "Dépêches de Semna", des papyrus trouvés à Thèbes, figure un compte rendu typique : "La
patrouille partie surveiller la frontière du désert est revenue et m'a
rapporté ce qui suit : Nous avons trouvé trace de 32 hommes et de 3
ânes.") Des officiers britanniques ayant l'expérience de la
frontière nord-ouest de l'Inde reconnaîtraient immédiatement la tactique
égyptienne. Comme les Égyptiens, les Britanniques entretenaient une
zone administrative où d'importantes garnisons protégeaient la
population locale; plus en avant, dans une autre zone, d'importantes
garnisons occupent des forts à des fins militaires et, encore plus en
avant, se trouve une zone "tribale" où seules les routes étaient
défendues tandis que les régions environnantes étaient surveillées par
des milices tribales, les fusiliers Khyber et les éclaireurs Tochi,
milices recrutées parmi les populations contre lesquelles, à l'origine,
cet ensemble défensif compliqué avait été conçu.
Il n'est donc pas étonnant que les plans de Jéricho
et ceux des forts de la seconde cataracte se reproduisent à travers le
temps et l'espace. Il n'est même pas tellement surprenant qu'ils aient
été conçus si tôt. L'homme cherche sans cesse à intégrer dans un système
d'autoprotection les éléments d'architecture et d'urbanisme, rares mais
variés, dont il dispose. Des constructions comme celles de Jéricho ou
Semna étaient donc prévisibles. Tout aussi logique aussi – bien
qu'inspirée par des facteurs plus psychologiques – était la tactique
consistant à transformer des braconniers en garde chasse (Medjay,
Khyber), suivant l'idée qu'un contrôle primaire d'une frontière entre la
civilisation et la barbarie est plus efficace lorsqu'on soudoie ceux
qui vivent du mauvais côté de la barrière.
Il
serait cependant faux d'en déduire que les principes ayant influencé
les constructions de Jéricho et de Semna se sont ensuite largement et
rapidement disséminés de par le monde. La population de Jéricho était
riche en ces temps-là, les pharaons de la XIIè dynastie encore plus.
Ailleurs, l'humanité demeura pauvre et dispersée jusque très tard dans
le IIe millénaire avant notre ère. Ce n'est que durant le Ier millénaire
que des défenses furent dressées autour des villages dans de nombreuses
contrées. Les archéologues ont noté la trace d'une colonie grecque
établie au IXè siècle à Smyrne l'Ancienne et protégée par des
fortifications et un mur de défense garni de bastions en pierres
taillées. Ils repérèrent également d'autres établissements fortifiés du
vie siècle dans des endroits aussi éloignés l'un de l'autre que Saragosse en Espagne et Biskupin
en Pologne. Des enceintes au sommet de collines, les "forts de l'âge du
fer" si fréquents en Angleterre où l'on en a identifié 2 000, ont sans
doute surgi dans le Sud-Est de l'Europe dès le IIIè millénaire. Mais ce
n'est qu'au Ier millénaire qu'ils devinrent très répandus. Les
historiens ne sont toujours pas d'accord sur leur rôle – ébauches de
villes ou refuges temporaires ? – ni sur les circonstances politiques
ayant entraîné leur construction. Il est probable que, de même que le pa
maori, ces défenses furent le produit d'une société devenue tribale où
des groupes voisins cherchaient à mettre leurs biens à l'abri des
pillards, mais nous n'en sommes pas certains. Tout ce que nous savons,
c'est que les fortifications se répandirent du sud-est au nord-est de
l'Europe pendant le Ier millénaire, tandis que les défenses portuaires
étaient établies tout le long des côtes de la Méditerranée et de la mer
Noire, quand les Grecs et les Phéniciens commencèrent à ouvrir des
comptoirs commerciaux loin de leur patrie. Il ne fait pas de doute que
les forts ont suivi cette avancée des échanges commerciaux. Stuart
Piggott, spécialiste de préhistoire urbaine, suggère l'existence d'une
grande voie commerciale à double sens reliant les ports côtiers
fortifiés de la Méditerranée aux places fortes de France et d'Allemagne.
Sur cette voie circulaient le vin, la soie, l'ivoire et même des singes
et des paons (un singe de Barbarie fut envoyé à un roi de l'Ulster) et,
en retour, de l'ambre, des fourrures, des peaux, de la viande salée et
des esclaves.
À
la fin du Ier millénaire, des fortifications se dressaient partout dans
la zone tempérée. En Chine, les premières villes ne possédaient pas de
murailles de défense, et les matériaux les plus élémentaires faisaient
défaut dans les grandes plaines de loess dépouillées d'arbres. Des
enceintes en terre battue (pisé) firent néanmoins leur
apparition sous la dynastie Chang, vers 1500-1000 avant notre ère,
laquelle exerça la première autorité centralisée. Notons que
l'idéogramme yi, qui signifie "ville", comporte les symboles
d'une enceinte et d'un homme agenouillé en signe de soumission ce qui
suggère que, comme ce fut souvent le cas ailleurs, en Chine le fort
était une institution permettant d'exercer un contrôle social aussi bien
qu'une défense. Dans la Grèce historique, après la sombre période
consécutive à l'effondrement de la civilisation minoenne, les
cités-États renaissantes s'entourèrent naturellement de murailles, comme
le firent aussi, à la même époque, celles d'Italie, y compris Rome.
Lorsque Alexandre le Grand entama sa marche conquérante à travers la
Perse et l'Inde au IVè siècle avant notre ère, les stratèges
s'attendaient à trouver leur chemin bloqué par des forteresses chaque
fois qu'ils avançaient dans des régions peuplées.
Mais
une multiplication de forteresses révélait tout autant la faiblesse que
l'absence de pouvoir central. Entre 335 et 325, Alexandre dut mener au
moins 20 sièges, mais aucun dans les limites de l'empire perse. Comme il
convenait à un puissant État, le territoire intérieur de la Perse était
défendu sur ses frontières. Les trois batailles qui opposèrent
Alexandre à l'armée perse, celles du Granique, d'Issos et de Gaugamèles,
se déroulèrent en terrain découvert. C'est seulement après avoir soumis
la Perse et l'Inde qu'Alexandre dut revenir à la tactique de sièges
qu'il avait employée pour forcer les portes de l'empire. Les Romains,
eux, menèrent un siège après l'autre pour étendre leur territoire,
d'Agrigente (l'un des plus anciens ports fortifiés de Sicile) jusqu'à Alésia, une gigantesque colline fortifiée celtique où César vainquit Vercingétorix en 52 avant notre ère. Au
cours de leur avance depuis les Alpes jusqu'à l'Écosse et au Rhin, ils
dotèrent également le paysage de ces forts rectangulaires que les
soldats des légions étaient entraînés à édifier à la fin de chaque jour
de marche en territoire ennemi. Leurs plans standard, avec
quatre portes et une place centrale pour les cérémonies, ressemblent
étrangement à ceux des villes de la Chine classique et servirent aussi
de modèles aux principales villes romaines implantées en territoire
conquis. Aujourd'hui encore, sous le coeur moderne de villes comme
Londres, Cologne et Vienne, gisent les ruines des forts carrés des
légions romaines.
Mais, au sein de l'empire romain pacifié, les conquérants n'élevèrent pas de fortifications : "La plupart des villes gauloises se sont développées en terrain découvert et ont été laissées sans défenses". C'était là une résultante de la pax romana
: des villes ouvertes, des voies de communications sûres et l'absence
de frontières intérieures sur toute l'étendue de l'Europe occidentale.
Les fortifications assurant cette paix se trouvaient certainement
ailleurs, mais les historiens de Rome débattent encore pour savoir
comment ce système de défense fonctionnait. On peut voir les vestiges
évidents de fortifications aux frontières, les plus visibles se trouvant
dans les parties centrales du mur d'Hadrien. On peut encore déceler des traces de la muraille d'Antonin
qui marque une avancée encore plus profonde des Romains au nord de
l'Angleterre, ainsi que des tronçons du limes, le long du Rhin et du
Danube, du fossatum africae, à la lisière du désert, au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Libye, ou du limes syriae qui s'étendait du golfe d'Aqaba et du nord de la mer Rouge jusqu'aux sources de l'Euphrate et du Tigre. S'agit-il là de "frontières scientifiques" comme le pensent
certains historiens, ou simplement de traces marquant les limites du
contrôle effectif exercé par les armées romaines pour prévenir les
désordres aux frontières économiques effectives du monde méditerranéen.
Ce contrôle s'exerçait parfois seulement sur le plan local, parfois au
niveau stratégique, à titre de menace. Dans son ouvrage, The Grand Strategy of the Roman Empire,
Edward Luttwak émet l'idée convaincante que les Romains, comme les
Britanniques en Inde, ont clairement conçu le plan de ce qui pouvait
être défendu et de ce qui ne l'était pas, tout en variant, en pratique
et selon leurs impératifs, leurs méthodes de défense : d'abord une
puissante armée centrale, puis une défense locale et, finalement, un
mélange des deux tactiques, moins satisfaisant. Les adversaires de
Luttwak ne croient pas à une telle cohérence, surtout en ce qui concerne
les frontières orientales. Pour Benjamin Isaac, Rome a mené pendant
longtemps une politique d'agression contre les Perses et les Parthes, et
les fortifications orientales doivent être considérées comme des voies
de communication défendues réservées aux corps expéditionnaires. C.R.
Whittaker, quant à lui, pense qu'il y avait en permanence des troubles
locaux sur de nombreuses frontières et que les défenses romaines, comme
celles des Égyptiens en Nubie ou des Français en Algérie pendant la
guerre de 1954-1962 (la ligne Morice), avaient principalement pour
fonction de maintenir les ennemis à distance des paisibles cultivateurs
13.
Ce
qui est certain, c'est que, dans tous les temps et à peu près partout,
la croissance de l'autorité centrale s'est accompagnée de la
construction de défenses stratégiques, des plus simples telles que le Dyke d'Offa
(une entreprise considérable malgré tout ayant requis, au fil du temps,
des dizaines de milliers de journées/hommes de travail), entre
l'Angleterre anglo-saxonne et le Pays de Galles celtique, aux plus
élaborées, telle que la structure complexe et encore mystérieuse de la Grande Muraille de Chine.
Il demeure extrêmement difficile de définir l'exacte fonction de ces
défenses dont la variété exclut toute généralisation. Ainsi en est-il de
la frontière militaire des Habsbourg – la Krajina
– avec les pays ottomans. Elle avait pour rôle d'empêcher les Turcs
d'entrer. Or sa construction rendait davantage hommage à la puissance
turque qu'à celle de l'Autriche, bien que les Habsbourg fussent une
dynastie plus ancienne. Par contraste, la chaîne de forteresses bâties à
grand prix pour protéger dans les années 1860 les ports britanniques
des côtes sud et est (76 étaient achevées ou en cours de construction en
1867) constituait une réponse à une menace hypothétique venant de
France. Elle témoignait peut-être aussi d'une méfiance névrotique à
l'égard des bateaux de guerre cuirassés de fer car les Anglais avaient
toujours, jusque-là, confié leur défense à des fortifications en bois.
La chaîne de forteresses de Louis XIV, le long des frontières orientales
françaises, visait un objectif agressif qui consistait à étendre, pas à
pas, la puissance de la France dans les pays contrôlés par les
Habsbourg. Cela semble encore plus évident avec la cherta,
une ligne de fortifications improvisées construite à l'est par les
tsars dès le XVIè siècle dans les régions sauvages de la steppe. Son but
était de refouler les nomades au sud des monts Oural et d'ouvrir un
chemin de peuplement vers la Sibérie. Mais la cherta
ne pouvait s'étendre qu'avec l'appui à demi consenti des Cosaques qui,
purent de telle sorte s'établir librement sous le contrôle des
Moscovites.
Ce rôle mi-défensif, mi-oppressif était également celui de la Grande Muraille
de Chine, comme le pense Owen Lattimore, le plus grand historien des
frontières avec Frederick Jackson Turner. Dans une communication,
demeurée célèbre, qu'il fit en 1893 à l'American Historical Association,
Turner suggéra que l'idée de la frontière mouvante, offrant des terres
libres à tous ceux qui sont prêts à s'aventurer vers l'ouest, a été
décisive dans la formation du caractère national américain –exubérant,
énergique, curieux – et qu'elle assure aux États-Unis la permanence de
la démocratie. En ce qui concerne la Grande Muraille de
Chine, Lattimore croit, au contraire, qu'elle représente une autre
forme de frontière, tout à fait différente. Il est vrai qu'elle n'était
pas fixe : débutant par l'interconnexion d'un certain nombre de murs
locaux élevés par les souverains régionaux qui cherchaient à protéger
leurs États embryonnaires, son tracé fut finalement fixé par la dynastie
Chin, au IIIè siècle avant notre ère, le long de la frontière séparant
les terres occupées par l'agriculture irriguée de celles réservées aux
pasteurs (grosso modo les vallées fluviales et la steppe). Selon
Lattimore, ni les Chin, ni aucune autre dynastie qui leur succéda, ne
réussit à obtenir que la Grande Muraille suivît un tracé rectiligne :
parfois il avançait vers le nord pour englober le plateau des Ordos dans
la courbe du fleuve Jaune, parfois il disparaissait alors qu'on
trouvait de nombreux prolongements et des réalignements à son extrémité
occidentale, là où elle atteignait le plateau du Tibet. En fin de
compte, avec tous ses bras et ses ramifications, la Grande Muraille
représente une longueur totale de près de 6 500 kilomètres. Lattimore
pense que tous ces contours et détours expriment moins la croissance ou
l'effacement du pouvoir des dynasties que la poursuite d'une chimère. En
vérité, les empereur successifs cherchèrent à établir une frontière
"scientifique" sur un parcours où un sol propice à l'agriculture
voisinait avec des terres destinées à être abandonnées aux pasteurs
nomades. Mais un tel tracé était impossible à trouver car non seulement
les deux zones se trouvaient séparées par une troisième, d'écologie
mixte, mais cette dernière elle-même se déplaçait avec les changements
du climat – sécheresse ou retour de l'humidité – à l'intérieur de la
grande masse continentale de l'Eurasie. Tenter de contraindre l'écologie
en colonisant les zones frontalières avec des paysans chinois produisit
en fait une aggravation, le "mieux" devenant l'ennemi du bien... Les
villageois, en particulier ceux implantés dans la grande courbe du
fleuve Jaune, tendaient à devenir nomades quand survenait la sécheresse
et, de ce fait, gonflaient la masse des peuples cavaliers qui venaient
assiéger la Muraille par vagues successives. Leurs attaques annihilèrent
les efforts des commandements frontaliers pour siniser les semi-nomades
dont l'habitat naturel était la zone intermédiaire.
Dans
ces circonstances, il n'est pas surprenant que les Chinois n'aient
jamais détruit les enceintes autour des villes près desquelles les
villages des terres irriguées s'étaient d'abord établis. Aux époques où
la dynastie était puissante, elles servaient de centres pour
l'administration impériale. Durant les périodes de troubles causées par
les attaques des nomades contre le trône, elles demeuraient des refuges
de la tradition impériale qui, toujours, renaissait et sinisait les
conquérants. Les enceintes des villes étaient considérées à juste titre
comme des symboles de civilisation (sous les Ming, 500 d'entre elles
furent entièrement reconstruites), tout comme la Grande Muraille
elle-même. Mais, en fait, elles n'étaient rien de plus que des
accessoires du système impérial dont le pouvoir essentiel résidait dans
les croyances philosophiques chinoises en matière d'organisation
sociale. Ces croyances restaient vivaces, pas vraiment parce qu'elles
imprégnaient la société du sommet à la base (elles tendaient à rester la
propriété culturelle des propriétaires fonciers et de la classe
officielle), mais surtout parce que le nombre d'étrangers ayant réussi à
conquérir le pouvoir fut relativement faible. Il s'agissait de peuples
de la steppe qui, à un point dont ils n'avaient eux-mêmes pas
conscience, avaient été subtilement sinisés par un contact permanent
avec la civilisation qui les attirait sur sa frontière fortifiée. Dans
ce sens, la Grande Muraille fut elle-même un outil de
civilisation, un diaphragme à travers lequel les idées en puissance
filtraient pour modérer la barbarie de ceux qui frappaient sans cesse à
ses portes.
La
civilisation classique de l'Occident n'eut pas une pareille chance. A
la différence des Chinois, les Romains furent assaillis par un
déferlement soutenu de très nombreux barbares dont trop peu avaient pu
être romanisés par un contact régulier avec la civilisation pour que
celle-ci pût être préservée. À partir du milieu du IIIè siècle de notre
ère, quand les pillards barbares lancèrent sur la Gaule
des assauts plus puissants et plus fréquents, l'administration
provinciale commença à bâtir des murailles autour des villes. Au Vè
siècle, 48 villes seulement avaient été fortifiées, la plupart dans les
régions frontalières ou près des côtes. En Espagne, elles n'étaient que
12 et en Italie, au sud de la vallée du Pô, seule Rome avait conservé
ses défenses. Des chaînes de forts furent élevées le long de la mer
Noire, de la Manche et des côtes atlantiques et, le long du Rhin et du
Danube, le limes fut renforcé. Une fois ces défenses
frontalières conquises, cependant, l'empire occidental s'ouvrait à
l'assaillant. Les royaumes barbares qui succédèrent à Rome n'eurent pas
besoin de se fortifier au début, en admettant qu'ils aient su le faire. Les
incursions successives d'envahisseurs que la romanisation n'avait
absolument pas touchés - pillards venus par mer de Scandinavie, Arabes,
peuples de la steppe d'Asie centrale - ne rencontrèrent aucune défense
stratégique et seulement de rares fortifications intérieures.
Il n'est pas étonnant que la courageuse tentative de Charlemagne pour
recréer un empire paneuropéen ait été réduite à néant par leurs assauts.
Finalement,
l'Europe occidentale fut à nouveau fortifiée mais sur un modèle qui
aurait inquiété les dynasties chinoises. La mystérieuse reprise des
échanges commerciaux, entre 1100 et 1300, peut-être due à
l'accroissement tout aussi mystérieux de la population européenne de 40 à
60 millions d'âmes, ramena la vie dans les villes. Grâce au
développement d'une nouvelle économie monétaire, on put disposer des
sommes nécessaires pour se mettre à l'abri du danger derrière des murs.
La ville de Pise, par exemple, s'entoura en 1155 d'un fossé creusé en
deux mois et complété l'année suivante par une muraille continue, garnie
de tours. Toutefois les villes nouvellement fortifiées n'utilisèrent
pas leur immunité pour étayer l'autorité royale mais pour réclamer des
droits et des libertés. Pise, par exemple, forte de sa nouvelle défense,
défia l'empereur Frédéric Barberousse. Pendant ce temps, dans un
processus que les Chinois auraient jugé encore plus alarmant, les
seigneurs locaux couvraient activement toute l'Europe occidentale de
leurs châteaux, d'abord simples retranchements puis, à partir du Xè
siècle, ("mottes" plus redoutables et, finalement, véritables
forteresses de pierre. Certains de ces châteaux étaient la propriété du
roi ou de ses vassaux mais, peu à peu, la majorité d'entre eux se rangea
dans une catégorie que l'on pourrait qualifier de bastions
"adultérins", vrais noyaux de désobéissance et de révolte. Pour les
justifier, on évoquait toujours la menace des païens – Vikings, Avars ou
Magyars – qui nécessitait un endroit sûr pour abriter les chevaux de
guerre et les hommes d'armes. Mais, en réalité, l'Europe manquant à la
fois de défenses stratégiques et de pouvoirs centraux puissants, les
seigneurs profitaient de ces circonstances pour asseoir leur autorité
locale.
La
multiplication des châteaux à une telle échelle – dans le Poitou, où
l'on dénombrait seulement trois châteaux avant les incursions des
Vikings, il y en eut 39 au XIè siècle tandis que, dans le Maine, on en
comptait 62 en 1100 alors qu'il n'y en avait aucun avant le Xè siècle,
le même schéma se répétant ailleurs – a finalement neutralisé les
avantages ainsi obtenus et entraîné des luttes locales pour l'obtention
du pouvoir. Car, quand chaque seigneur garde sa cour en armes – soutenu
par l'autorité centrale qui croit encourager ainsi la lutte contre les
envahisseurs –, cela ne conduit qu'à des guerres locales endémiques. Si
les rois donnèrent des autorisations pour la construction de châteaux,
ils s'appuyèrent parallèlement sur leurs grands vassaux pour tenter de
mettre au pas, chaque fois qu'ils le pouvaient, les seigneurs
"adultérins". Il ne fallait pas longtemps pour construire un château
– une centaine d'hommes pouvaient édifier une petite motte en dix jours
– mais, une fois construit, il devenait beaucoup plus difficile d'en
contrôler ou d'en réduire la puissance, surtout si le châtelain
s'enracinait dans ses ambitions. Les châteaux étaient beaucoup plus
puissants que les moyens de siège disponibles à l'époque. Cette
situation dura longtemps, depuis l'édification de Jéricho jusqu'à l'apparition de la poudre.
Les
spécialistes d'histoire ancienne sont fascinés par les pratiques et les
machines de siège que les fouilles de Mésopotamie et d'Égypte ont
révélées : béliers, échelles d'escalade, tours de siège, puits de mine.
Des écrits relatant des sièges en Grèce révèlent en 398-97 avant notre
ère l'existence de catapultes, le plus ancien moyen pour lancer des
projectiles. La représentation la plus ancienne d'un bélier, d'un modèle
très peu solide bien qu'apparemment protégé par un toit, nous vient
d'Égypte et date de 1900 avant notre ère. Celle d'une échelle d'assaut
est de 500 ans plus ancienne. Un bélier beaucoup plus impressionnant,
monté sur une carapace équipée de roues, peut être observé sur un
bas-relief sculpté d'un palais de Mésopotamie. Il date du IXè siècle
avant notre ère. On y voit aussi une scène représentant des ingénieurs
creusant une sape sous un mur. Un autre bas-relief datant du VIIIè
siècle avant notre ère, toujours en Mésopotamie, montre une tour mobile
de siège. À cette époque, on connaissait déjà le moyen de construire des
rampes pour combler les douves et atteindre le sommet des murs. Les
assiégeants avaient aussi de grands boucliers pour protéger les archers
quand ils tiraient sur leurs adversaires perchés sur les parapets du
château. Il est fait également allusion à l'usage de feu pour attaquer
les portes et peut-être aussi l'intérieur des fortifications. Les
techniques de siège courantes comportaient aussi l'interruption de
l'approvisionnement en eau, lorsque c'était possible, et bien sûr la
famine.
Toutes
ces machines de siège dont ont disposé les chefs militaires jusqu'à
l'apparition de la poudre ont été imaginées entre 2400 et 390 avant
notre ère. Aucune de ces techniques, excepté la famine, n'offrait un
moyen certain ni même efficace de prendre une fortification. Selon
Polybe, un stratège classique, la méthode la plus rapide consistait à
exploiter l'orgueil des défenseurs ou d'obtenir un effet de surprise. La
traîtrise était un autre procédé. On lui doit la chute d'Antioche,
tombée aux mains des croisés en 1098, et celle de nombreuses autres
forteresses. En dehors de ces méthodes, les assiégeants pouvaient rester
des mois durant à l'extérieur des murs, à moins de découvrir un point
faible ou d'en créer eux-mêmes un. Château-Gaillard fut pris en 1204 en passant par une galerie de latrines qui n'était pas gardée. En revanche Rochester,
dont le roi Jean se rendit maître en 1215, perdit son aile sud après
que l'ennemi eut creusé une sape et mis le feu aux charpentes soutenant
les galeries, consumant au passage la graisse de quarante porcs gras qui
étaient stockés là. La forteresse fut finalement prise parce que la
garnison manqua de ravitaillement après 50 jours d'un siège sans
relâche, l'un des plus grands que l'Angleterre connut à cette époque et
longtemps encore après.
La prise de Jérusalem
par les croisés en 1099 au moyen d'une tour de siège fut un événement
exceptionnel attribué, pour une part, à la faiblesse de la garnison et,
pour l'autre, aux motivations religieuses des assaillants. En général,
et jusqu'à l'apparition de la poudre, l'avantage, lors d'un siège, était
toujours du côté des défenseurs tant qu'ils prenaient la précaution de
veiller à leur approvisionnement et ceci pour un temps convenu. Dans la
guerre de siège de l'Occident médiéval en effet, les deux parties se
mettaient d'accord sur une limite de temps à l'expiration de laquelle,
si des forces de secours n'étaient pas venues soutenir les assiégés,
ceux-ci étaient autorisés à sortir librement. Les assaillants pouvaient
d'ailleurs eux-mêmes se trouver à court de nourriture ou, plus
probablement, être victimes de maladies dans leurs camps malsains. Une
telle convention était donc appréciée de toutes les garnisons.
Nous
devons cependant traiter avec une certaine réserve ces représentations
de sièges ou de machines de siège en tant que documents sur l'art de la
guerre au cours des siècles précédant l'apparition de la poudre. De tout
temps, on a demandé aux artistes chargés de représenter la guerre de
montrer l'aspect sensationnel plutôt que la réalité documentaire. De ce
point de vue, les peintures murales et les bas-reliefs sculptés d'Égypte
et d'Assyrie représentent des triomphes royaux sous les murailles des
villes qui ne constituent pas plus un témoignage fiable de l'époque que
les portraits héroïques de Napoléon peints par David ou Le Gros
n'illustrent le comportement réel de l'empereur sur le champ de
bataille. Et il en a sans doute toujours été ainsi depuis que le premier
peintre de la cour a été chargé de représenter le premier roi
conquérant. Les fortifications et les machines destinées à les détruire
constituaient des sujets tout trouvés pour les artistes mais nombre de
ces peintures peuvent nous entraîner à commettre des erreurs
d'interprétation et ne suffisent donc pas à nous renseigner sur la
guerre défensive aux temps précédant l'âge de la poudre.
Nous
pouvons conclure par les remarques suivantes : des forteresses
solidement défendues et bien approvisionnées étaient difficiles à
prendre, et cela à toutes les époques antérieures à la poudre. Ces
forteresses exprimaient aussi une certaine méfiance à l'égard du pouvoir
central et un moyen d'intimider les citoyens libres ou les paysans,
comme nous le verrons plus tard. Il fut toujours difficile de faire
coïncider ces constructions avec les frontières naturelles ; elles
étaient coûteuses à construire, entretenir, approvisionner et garnir
d'hommes. Finalement, leur puissance dépendait de la volonté et des
capacités de l'autorité qu'elles devaient défendre. Ils ont travaillé en
vain ceux qui construisirent des défenses en pensant qu'elles sauraient
résister toutes seules.
John KEEGAN
In Histoire de la guerre (volume II : La Pierre)
Editions L'esprit frappeur, 2000

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