jeudi 9 décembre 2010

ETES-VOUS DE LA "RACE" DES VEILLEURS ?


La mission occulte de Julius Evola

[illustration : Sentinels par Michael Whelan, acrylique sur canevas, 1986]

xjjrat10.jpgPour les natures profondément visionnaires et prophétiques, pour ceux que l'on doit compren­dre et accepter comme des prédestinés de l'Esprit et des travaux de l'Esprit dans l'histoire, la véri­table épreuve du feu sera toujours, et très précisé­ment, celle de la confrontation avec l'histoire, et je dirais même de leur confrontation personnel­le avec l'histoire.

Encore moins que d'autres, Julius Evola n'échappera pas à cette règle. On peut tenir pour certain qu'il y a même tout sacrifié, vraiment tout, sa propre existence, le statut de son enseignement et son acceptabilité, et jusqu'au sens même de ses options spirituelles et initiatiques, de son ultime choix de mission.

Celui qui a franchi la ligne infranchissable sépa­rant l'être et le non-être, la réalité de l'illusion et l'illusion de toute réalité, le “libéré dans le mon­de” ayant atteint les états suprahumains du déta­chement sans retour n'est-il pas, de par cela mê­me, hors d'atteinte, indifférent à jamais aux tu­multes obscurs et tragiques du devenir humain et de son historial indéfiniment recommencé sous les apparences, les armes et les clameurs de ce qu'il est convenu d'appeler l'histoire, concept es­sentiellement occidental, voire même de ce que Nietzsche, lui, considérait comme la “grande histoire” ?

Aussi faudrait-il toujours savoir se résigner à y faire son choix. Dans l'histoire et, de l'intérieur de l'histoire, contre l'histoire, ou au-delà de l'histoire ?

L'homme traditionnel vu — et à nouveau voulu, exigé activement — par J. Evola, l'homme antérieur, différencié, suprahumain, se situe non seulement au-dessus mais aussi au-delà de l'histoire, alors que l'existence de J. Evola n'aura été qu'une longue tentative désespérée de l'emporter sur l'histoire, d'obtenir que celle-ci vienne à se soumettre à la vision immuable, o­lympienne et nordique, transcendantale, qui fut, en tout état de cause, la sienne, et dont il ne s'est jamais départi.

Interrogation fondationnelle

Il y a là, d'évidence, comme une contradiction d'état, et c'est bien dans la lumière paradoxale de cette contradiction qu'apparaît et s'impose drama­tiquement l'interrogation vive, l'interrogation fondationnelle à travers laquelle devrait se trouver entamée, à ce qu'il me paraît, toute approche au­thentiquement ouverte, intérieurement disponible à l'égard du mystère de la vie et de l'œuvre de J. Evola, mystère, d'ailleurs, encore et tou­jours agissant mais qui ne livrera peut-être jamais sa dernière signification, son dernier mot.

Car une chose est parfaitement certaine. Le regard que J. Evola sera amené à poser sur le monde moderne, sur l'ensemble final et la totalité en voie d'accomplissement de la modernité, ne sera même pas un regard critique, parce que son attitude intérieure se veut et s'entend au-delà de tout choix critique, dans la négation inconditionnelle et sans mesure de tout ce qui de près ou de loin appartient au monde de la modernité, celle-ci étant, pour lui, le lieu ultime de la déchéance, du renversement ontologique et de l'anéantissement achevé des principes originels.

Entre le monde solaire, transcendantal, héroïque et divin, qui est le monde des principes et de la tradition originelle, polaire et hyperboréenne, et le monde de la “modernité accomplie”, ce que l'on appelle le “monde actuel”, règnent en s'interposant des précipices inviolables. Issu de la grande rupture nocturne avec ses propres ori­gines hyperboréennes et les états polaires absolus de sa propre identité antérieure, le monde de l'actuel obscurcissement ontologique de l'histoire définit quelque chose qui n'existe même pas, qui ne saurait être rien d'autre qu'une négation hallu­cinée et de plus en plus illusoire à mesure qu'elle approche de ses propres états de domination pa­roxystique finale. Car c'est en achevant de s'ac­complir que, dans un spasme à la fois suprême et auto-dévastateur, la domination des puissances de la négation et du chaos sera portée à connaître son terme révocationnel.

Dans cette attente supposée sans heure, tout ce qui appartiendrait encore au monde de la liberté d'être antérieure ne peut avoir qu'une existence cachée, subversivement dissimulée et souterraine. Aussi le petit nombre de ceux qui dans les temps de la domination négative du non-être et du renversement nocturne des principes originels parviennent à rétablir héroïquement en eux-mêmes les états de leur propre surhumanité, à se différencier, s'en retrouveront de par cela même déconditionnés, libérés de tous les assujettissements d'un monde dans lequel étant présents ne sera plus le leur, et dans lequel s'ils persistent à vouloir se maintenir ce ne sera plus qu'en vertu d'une mission occulte supérieure, d'un ordre de mission en provenance d'au-delà de ce monde, d'au-delà de la mort.

Le témoignage de J. Evola sur ce sujet me semble d'une limpidité tout à fait tranchante. Dans son livre fondamental, Révolte contre le monde moderne, il écrit :

« Le seul monde vers lequel nous marchons aujour­d'hui, nous en avons déjà indiqué la nature : c'est simplement celui qui recueille et récapitule sous une forme extrême ce qui a agi pendant la phase de la destruction. Ce monde est tel qu'il ne peut servir de base à rien, qu'il ne saurait offrir une matière pour que de nouveau puissent se manifester en lui, fût-ce sous une forme diffé­rente, des valeurs traditionnelles. Car ce monde, en effet, ne représente que la négation organisée et incarnée de ces valeurs. Pour la civilisation moderne considérée globalement, il n'y a pas d'avenir au sens positif. Penser, comme certains, à une fin et à un avenir qui justifieraient, de telle au telle façon, tout ce que l'homme a détruit en lui et hors de lui, est une pure et simple lubie ».

Et, en continuations, il ajoutera :

« À côté des grands courants de ce monde, il existe encore des hommes ancrés dans les “terres im­mobiles”. Ce sont généralement des inconnus qui se tiennent à l'écart de tous les carrefours de la notoriété et de la culture moderne. Ils gardent les lignes de crête et n'appartiennent pas à ce monde. Bien que dispersés sur la terre, s'ignorant sou­vent les uns les autres, ils sont invisiblement unis et forment une “chaîne” incassable dans l'esprit traditionnel. Ce noyau n'agit pas : sa fonction cor­respond au symbolisme du “feu éternel”. Grâce à ces hommes, la Tradition est présente malgré tout, la flamme brûle secrètement, quelque chose rattache encore le monde au supramonde. Ce sont les “veilleurs”, les égrègoroi ».

La race des veilleurs

En ce qui concerne la mystérieuse race des “veil­leurs” se cachant derrière les tumultes mêmes de l'histoire devenue impuissante à leur égard, je ne douterai pas un seul instant que J. Evola en parlait tout à fait en connaissance de cause. Car, nous sommes quelques-uns à le savoir, la déci­sion lucide, régénératrice, entraînant sans cesse en avant sa volonté combattante pour une libéra­tion intérieure conduite à son terme ultime, ainsi que l'irrévocable pétition en auto-déconditionne­ment de sa vie, de sa conscience, de son être, dé­cision, volonté, pétition de rupture totale qui é­taient celles de J. Evola au moment même où ses engagements à la tête du Groupe Ur — des Groupes Ur — lui fournissait, aussi, et de la ma­nière la plus opportune, l'apport d'un soutien surqualifiant de la part de certaines instances ro­maines d'influence supérieure, transcendantale, instances occultes, abyssales, et à l'abri, de par leurs origines mêmes, de tout assujettissement au désastre occidental alors en course accélérée, n'a­vaient pas manqué d'assurer, au futur auteur de La doctrine de l'Éveil, l'ouverture personnelle qu'il cherchait en direction de l'état d'“être différencié”, en direction du renouvellement intérieur marquant l'accession à une condition suprahumaine, à l'état d'“être li­béré dans la vie”. Et cela lui ayant été fait à son heure la plus juste, car c'est bien ainsi que ces choses là sont amenées à se faire. Sinon, rien. Jamais. D'autres ont connu cela aussi, le fati­dique rien, jamais de ceux qui restent de ce côté-ci de la ligne.

D'autre part, tout n'est certes pas à dire. Ou, peut-être, pas encore. Les temps en seraient-ils prêts ? Il se fait que j'avais à garder en ma pos­session, jusqu'il y a peu de temps encore – et même si je ne l'ai plus, je sais sous la garde et dans la possession de qui il se trouve à présent – ­un manuscrit non signé, mais identifiable et iden­tifié, émanant des instances les plus centrales des Groupes Ur en leurs temps de la fin, et apportant des confirmations d'une portée des plus excep­tionnelles sur certains aboutissements et, surtout, sur certaines acceptations supérieures dans l'ombre dont J. Evola avait bénéficié, personnellement, en ces temps-là, j'entends le mo­ment où les Groupes Ur, déjà, avaient eu à ralen­tir et qu'ensuite ils interrompissent leurs activités si spéciales, et qui n'ont pas été mises en conti­nuation ni rétablies depuis.

Des acceptations pratiquées, à l'égard de J. Evola, à ce moment-là, par ces instances de con­tact et d'influence d'un niveau singulièrement su­périeur, surqualifiant et tout à fait occulté, dont le même manuscrit laisse cependant entendre qu'el­les eussent pu être d'origine romaine impériale, supratemporelle, archaïque, en provenance des gouffres préontologiques de la Roma Princi­pia.

◘ À travers l'affaiblissement des temps

J. Evola était donc parvenu à franchir lui-même la ligne infranchissable de la condition accu­sée aux “veilleurs éveillés”, à pénétrer l'une a­près l'autre les enceintes hiératiques sur lesquel­les se tiennent, immobiles et lumineux en eux-mêmes, les égrègoroi.

Et pourtant, d'une assez incompréhensible ma­nière, et fort troublante, ce fut quand il eut atteint au niveau de déconditionnement, quand il se fut placé hors des juridictions mortelles et des attein­tes adultérantes imposées par l'histoire au devenir existentiel, que J. Evola vint à se jeter les pieds joints dans le courant de plus en plus accé­léré d'une histoire déjà happée en avant l'inexo­rabilité même de sa prochaine fin.

Saisissante “leçon des ténèbres”

Pendant une quinzaine d'années, depuis le début des années 30 jusqu'à la fin de la guerre, quand un autre niveau d'accomplissement initia­tique lui avait été signifié, et aussitôt administré de par l'atteinte corporelle même qui lui fut alors grièvement infligée, paralysie secrètement ordina­tionnelle qui l'obligea à l'immobilité pendant tout le restant de ses jours, J. Evola se porta avec une sorte de rage enfiévrée à la pointe la plus avancée et la plus dangereuse de tous les combats politiques de la Révolution Européenne, en Italie même et partout en Europe où les mouvements du renouvellement national et continental se jetaient à l'assaut direct de l'histoire (pour arriver aux sombres et désolants résultats que l'on a vus depuis, saisissante, s'il en fut, “leçon des té­nèbres”).

Or, tout cela, j'en suis intimement persuadé, n'aura été, en fin de compte, pour J. Evola, rien d'autre chose qu'œuvre de dissimulation de longue haleine, rien d'autre chose que feinte di­versionniste ayant servi de couverture stratégique — mais ne dois-je pas plutôt dire, en l'occurren­ce, métastratégique — pour bien d'autres activités dans l'ombre.

Car ces années-là avaient été, en fait, et il faudra bien se résigner à le reconnaître, infiniment plus mystérieuses que nous ne l'avions cru. Ainsi l'histoire dans sa course métapolitique immédiate, et tous les spasmes politiques de celle-ci — eussent-ils eu à rester, ces spasmes des ténèbres, comme ce fut d'ailleurs souvent le cas, sémiologiquement des plus secrets — J. Evola, lui, ne les avait interpellés que pour mieux cacher, en les utilisant sur les devants de ses inquiétantes menées activistes, d'autres activités, celles-là mêmes qui avaient été authentiquement porteuses d'un ordre de mission occulte, supérieur, aux buts situés donc au-delà de l'histoire, inavouables dans les termes du langage courant et sans doute tout à fait inconcevables pour d'autres que ceux du petit nombre des égrègoroi immuablement à l'œuvre de l'autre côté de la ligne. Si J. Evola avait donc pendant tant d'années dû faire semblant d'être, au sacrifice de toute sa vie, l'agent idéologique d'une certaine idée révolutionnaire de l'Europe, c'est pour dissimuler à l'extérieur son identité impersonnelle, devenue conceptuelle et innomminative, d'agent en mission de certaines entités polaires, suprahistoriques, archaïques dans le sens le plus radical du terme, ontologiquement extérieures aux temps du deve­nir non-polaire de l'actuelle histoire du monde à sa fin.

Un certain démantèlement final du temps histo­rique actuel arrivé au bout du cycle n'agirait-il pas déjà comme un révélateur redoutable pour un bon nombre de grands, de très grands secret, qui, secrets, le furent extraordinairement en leurs temps mais, qui, à présent, risquent d'émerger comme en transparence à travers la trame même de cet affaiblissement des temps que l'on pressent en train de se déclarer ?

À des échéances désormais prévisibles, ne fau­drait-il donc pas que nous attendions, ainsi, à des révisitations inouïes des certains dessous de la grande histoire occidentale du XXe siècle et, à cette inquiétante enseigne, n'y trouvera-t-on pas, aussi, la part des prochains déchiffrements si ce n'est des révisions déchirantes que proposera, à coup sûr, la révisitation de la carrière spirituelle sommitale de Julius Evola lui-même, révisitation entreprise à la faveur, comme on vient précisé­ment de le dire, des actuels affaiblissements inti­mes des temps historiques avariés, mis en dis­qualification par les vertiges abyssaux de leur propre fin désormais si prochaine.

Et pour donner ici comme un avant-goût de ce que risqueraient sans doute d'être les résultats à terme de cette révisitation actuelle de la carrière spirituelle enclose, indéchiffrable et indéchiffrée, de J. Evola, je ne ferai que rappeler la sui­vante partie d'une correspondance confidentielle envoyée par Jean d'Altavilla, le 23 janvier 1963, de Palma de Majorque, à J. Evola, alors à Rome, correspondance citée dans La spirale prophétique :

« Or tout cela se tient par en dessous, et de quelle hallucinante manière, quand on pense au mystère sans fin, actuel et actualisé, de la niche CXLIX du cimetière d'Almudena, près de Madrid, où la preuve n'en finit plus d'avancer dans le néant de son propre néant qui va, la preuve sanglante, la sanglante dépouille qui prouve ce qu'il en coûte de vouloir ôter sa chemise (Cantique des Can­tiques, V, 3).

Cependant, l'Yihud de ces Très Sanglantes No­ces est mesuré, d'après la numération même du Sepher ha-Zohar, par le chiffre XLIX, qui est aussi le chiffre de l'Inextinguible Feu entretenu, au cimetière d’Almudena, par le secret de plus en plus insoutenable de la niche CXLlX. Or, à l'in­térieur du nombre théurgique CXLlX, le (C) est tenu d'agir exclusivement en tant que multipli­cateur indéfini, dans le sens de in saecula sae­culorum ; ce qui, dans ce cas-ci très précisément, impose au (C) un statut de diversion, de leurre métapsychique rappelant le nuage d'encre de la seiche, parce que le processus cosmologique en cours à partir de la niche CXLlX se trouve mesuré dans le temps avec une rigueur tout à fait extrême, et ne saurait concerner qu'une période opératoire de XXII années, soit l'espace de temps recouvert par la période 1962-1984. Et laissez-moi le répéter, 1962-l984.

De toutes les façons, le Mystère Final est né, et il se développe ».

Révocation de la mort

Sauf que, d'après mes derniers renseignements, il n'y a plus de niche CXLIX au cimetière d'Almudena, près de Madrid. Nettoyage par le vide ? Mais aussi translation, peut-être. Plus qu'un tom­beau vide, un tombeau révoqué et qui n'existe plus. Comme s'il n'avait jamais existé, ni là ni ailleurs. Cependant, la révocation d'un tombeau ne dévoile-t-elle pas aussi, et surtout, une révoca­tion de la mort, la révocation de la mort de « cette morte-là » ? Car seule cette révocation-là de la mort justifie, en la précédant, la révocation du tombeau, de ce tombeau-là. Cette double révocation kabbalistique laisse émaner une étrange lueur, une fort étrange lueur. On peut soupçonner qu'à cette enseigne se loge un mys­tère abyssal, un eschaton à l'identité effacée à dessein, tout comme l'identité de la morte-là, an­nulée.

Or quel mystère abyssal, suprahumain, peut-on soupçonner se cacher là en voie d'accomplisse­ment, si ce n'est ce « Mystère Final » qui apparaît dans la correspondance de Jean d'Altavilla à Ju­lius Evola, « Mystère Final » concernant la double révocation de la niche CXLIX du cimetière ma­drilène d'Almudena et de la mort en révocation annoncée par celle-ci ? Et quelles ont été, aussi, derrière le « Mystère Final » de la double révoca­tion d'Almudena, les actions de soutien compas­sionnel mises en branle par certains éléments de la fraction communautaire juive majorquine, kab­balistique ou plus élevée, dont fait état cette même correspondance de Jean d'Altavilla à J. Evola ?

Voilées encore, ces choses nous restent donc plutôt obscures, mais plus pour longtemps. Transparaissant à travers le resserrement final de l'actuelle temporalité historique, ces révélations encore à demi-voilées appartiennent à la zone mê­me des prochaines révisitations, qui nous diront, sans doute, aussi, quelle aura été, au-delà des fa­laises de l'histoire visible, la véritable mission occulte — et occulte dans les deux mondes, en ce monde-ci et dans l'autre — de J. Evola dans ses engagements romains, supratemporels, rede­vables exclusivement des élévations d'une cer­taine Roma Principia.

◘ Avec “ l'autre Julius Evola”

Il n'y a pas longtemps, quelqu'un à l'égard de qui j'avoue une estime particulière, estime pour l'homme aussi inspiré que rigoureux et intègre mais estime, aussi, pour l'ensemble audacieux de l'action qu'il mène, seul, à l'abri du regard des profanes, m'avait prié de lui proposer, pour la publication spécialisée qu'il dirige lui-même, ce qu'il serait convenable d'appeler un “portrait de Julius Evola”.

L'œuvre écrite du grand visionnaire romain est aujourd'hui amplement connue, sa vie aussi, et non seulement en Italie. Grâce à toute une nébu­leuse de groupes d'information, d'études et de recherches ayant produit et continuant de produire des livres, des essais, des articles, des conférences et des rencontres sur J. Evola, nébuleuse tournant en ordre dispersé mais admirablement contrôlée, de l'intérieur et comme de par la seule qualité de sa présence à l'œuvre, à la fois agissante et non-agissante, libre, centrale, par le traducteur de Révolte contre le monde mo­derne et de la plupart des textes evoliens actuel­lement en circulation en France, je parle de Philippe Baillet, J. Evola est, depuis une quinzaine d'années, pour ainsi dire aussi connu en France qu'en Italie, ce qui me paraît tout à fait considérable.

C'est la principale raison pour laquelle je ne pen­se donc pas qu'il me faille encore m'attarder moi-même sur la présentation de l'œuvre de J. Evola ou de sa vie. Pour qui serait intérieurement porté à désirer de le faire, les traductions françai­ses de l'ensemble des écrits de J. Evola lui permettra d'aller directement à l'œuvre de celui-ci, dont l'approfondissement lui sera également rendu possible par la foisonnante littérature fran­çaise attachée à l'étude de celle-ci, de ses sillages et de ses ensemencements, de ses pistes en direc­tion d'un avenir prochain ou à l'horizon du nou­veau millénaire qui vient.

Au seuil des grands périls

Et, plutôt refermée sur eux-mêmes, d'ailleurs à très juste raison, des groupements évoliens pour­raient néanmoins s'entrouvrir pour qui serait tenté de s'intégrer dans l'aventure d'une recherche collective, et dont les buts, parfois, sauraient aller fort loin. Jusqu'au seuil même des précipices, des grands périls.

Par contre, ce que moi je pourrais faire et qu'en tout état de cause je fusse peut-être, aujourd'hui, le seul à pouvoir envisager de le faire réellement, c'est de m'engager à poursuivre une approche de l'autre Julius Evola, celui qui se trouve en­core et sans nulle trêve dans la dissimulation phi­losophique des enceintes d'éloignement, de pro­hibition infranchissable et de rupture de niveau appelées à garder hors d'atteinte ceux qui tout en ayant su passer de l'autre côté de la ligne, attein­dre aux états suprahumains de l'être différencié, se sont par la suite retrouvés à nouveau de retour en ce monde et dans les courants actuels de l'histoire, pour y accomplir les inconcevables tâ­ches compassionnelles de soutien et de redres­sement, d'éveil et de réveil, des tâches sacrifi­cielles et héroïques dont l'accomplissement dans l'ombre nous auront permis à nous-mêmes de persister dans la mouvance périclitée de l'être, de « survivre à l'engloutissement de l'Atlantide ».

Aller vers l'autre “Julius Evola” comme je suis en train de le faire, ici, pour arriver malgré tout à ce portrait de l'auteur de La Tradition Herméti­que, du Chemin du Cinabre, que j'ai promis — mais n'est-ce pas plutôt un vœu de fidélité — de livrer à échéance prévue, c'est aussi s'installer à ses risques et périls dans une dialectique de pro­vocation aux surenchères imprévisibles, mais dé­sactualisée et, surtout, désactualisante, se détour­ner d'avance et comme avec une sorte d'acharne­ment désespéré de toutes les fascinations, de tous les fracas de l'histoire ou qui d'une manière ou autre dépendraient encore des juridictions équivo­ques de celle-ci. Tout cela, certaines leçons tar­dives de J. Evola l'affirmeront sans ambages. Chevaucher le tigre : « Il n'y a aujourd'hui aucune idée, aucune cause ni aucun but qui mérite que l'on engage son être véritable ». Et aussi : « Le seul choix possible, l'absence d'intérêt et le détachement à l'égard de tout ce qui est aujourd'hui politique ».

Il n'empêche que les partisans de la ligne activiste dure de J. Evola, en même temps que ses en­nemis essayant de le compromettre civilement, et les uns aussi irréductibles que les autres, ne ces­sent de s'épuiser à tenter de prouver les implica­tions politiques directes si ce n'est les responsa­bilités révolutionnaires et même criminelles de la pensée évolienne, les uns et les autres ayant d'ail­leurs également raison. Il se fait seulement que leurs attendus ne concernent absolument en rien le niveau auquel je me trouve tenu de poser moi-même le problème de “l'autre Julius Evola”, qui s'était lui-même battu, jour après jour, pendant les années les plus intenses de sa vie, pour habi­liter, pour crédibiliser sur le terrain le subterfuge de ses apparentes activités politiques et histori­ques de pointe, alors qu'en même temps et de par ce mouvement même il agençait offensivement la couverture stratégique de ses autres menées, asservissant ainsi l'histoire à des tâches antihisto­riques et la politique à ce qui ne visait qu'à en dé­voyer la marche à des buts immédiatement antipolitiques. Ce qui ne change peut-être rien dans la tonne, mais tout quant au fond. Et c'est bien ce que j'entends prouver.

◘ Vienne, le dernier tournant

Vers la fin de la dernière guerre mondiale, des bombardements apocalyptiques avaient transfor­mé Vienne en une sorte d'enfer où les épousailles du fer et du feu semblaient avoir suspendu le temps, aboli toutes les limites de la réalité. J. Evola habitait alors Vienne, et c'est en contem­plant sereinement, en face, détaché de lui-même et de ce à quoi il était ainsi incité à participer com­me « dans une silencieuse interrogation du des­tin », la vieille capitale impériale de l'Europe des Habsbourg en proie aux flammes, en train de s'é­crouler sous les coups de la puissance des ténè­bres, qu'il fut grièvement blessé, “atteint dans son corps” : il restera paralysé jusqu'à la fin de ses jours, ayant perdu l'usage de ses membres inférieurs à cause d'une lésion essentielle de la moelle épinière. Mais sa paralysie, J. Evola la vivra comme une montée initiatique.

Vienne, le dernier tournant. J. Evola allait donc devenir, de par le sacrifice même de son corps réduit à l'immobilité, pétrifié dans l'immuable indisponibilité de ce qui de par son empêchement même est admis à la pacification polaire du centre ou de ce qui va au centre, s'investit dans les “terres du milieu”, sujet à un état de présence — ou plutôt à un état d'imprésence — à soi-même qui sera d'une nature suprapersonnelle, hiératique, libérée des emprises tumultueuses et parasitaires du temps et du devenir historique, “hors d'atteinte”.

Une souveraineté secrète

De par la parfaite immobilité d'état qui devint cel­le de son corps, de son propre corps qui, en mê­me temps, n'était plus son corps, J. Evola fut admis à une liberté autre, à une liberté de mouve­ment autre, symbolique, fondée sur la libre utili­sation des vertigineux espaces métacosmiques s'ouvrant à lui et en lui à travers le passage se­cret par l'intérieur dont la souveraineté entière venait ainsi de lui être offerte. C'est au dernier degré de l'impuissance apparente que J. Evola devint, dans l'invisible, le souverain grand maître du Passage Secret, de la Faille Intérieure. Une souveraineté secrète d'autant plus vite accordée qu'il en possédait déjà, d'avance, ne fût-ce qu'en principe, les codes ontologiques, indéchiffrables, et les hautes procédures médiumniques, insomniales, qui lui avaient permis d'avoir accès, des années auparavant, en concluant ses travaux avec les Groupes Ur, aux pouvoirs très spéciaux impartis à ceux des. conjurations du Soleil de Minuit, aux insaisissables « moissonneurs de minuit » dont John Buchan avait parlé lui aussi, dans Les Trois Otages.

Une monition évocatoire de ces contrées insom­niales auxquelles n'ouvre l'accès que la Faille In­térieure, et que seul illumine le Soleil de Minuit, est donné par J. Evola dans Révolte contre le monde moderne, et il me paraît infiniment heu­reux que ce fut le jeune à jamais Adriano Ro­mualdi qui l'ait relevé dans son livre testamentaire sur l'auteur de La Doctrine de l'Éveil : « L'autre région, le monde de l'état de l'Être, de ce qui n'est plus physique, mais métaphysique — “nature intellectuelle privée de sommeil” — et dont les symboles solaires, les régions ouraniennes, les êtres de feu et de lu­mière, les îles et les cimes rocheuses furent traditionnellement les représentations » (Julius Evola : l'hom­me et l'œuvre, tr. fr. G. Boulanger, Pardès / Trédaniel, 1985).

Je reprends les mêmes analyses sous un angle lé­gèrement différent, par la suite on comprendra pourquoi. Je répète : c'est son corps empêché, é­cartelé au fond du monde qui, sur ordre supé­rieur, vint ainsi à offrir à J. Evola la liberté transcendantale attribuée à ses nouveaux pouvoirs de translation clandestine au delà de la ligne de passage, à ses habilitations de voyager loin à l'intérieur de “l'autre monde”, jusqu'au cœur même des “terres du milieu”, rejoindre la Shwêta-dwîpa, “l'Île Blanche”, alors que son esprit, apparemment libre de ses mouvements, se trouvait, lui, retenu en ce monde par l'obligation d'état d'y faire acte de présence, de répondre en permanence aux sollicitations de l'histoire en marche et qui l'entourait de toutes parts, de se rendre aux mises en instance proposées à l'homme Julius Evola, reconnu en situation irré­gulière en ce monde. Mais, sur qui, le monde ne pouvait déjà plus rien. Et qui le savait.

L'épreuve du feu philosophique

Encore une fois : ainsi devenu libre de voyager au-delà des limites ultimes de ce monde et de leurs inconcevables continuations dans le plus extrême lointain, libre dans les termes de l'as­somption symbolique de son propre corps soumis à l'épreuve philosophique du feu ou, plutôt, à l'épreuve du feu philosophique, la su­prême épreuve, porté donc insoumis et comme absent de ce monde de par son immobilité même, J. Evola, en ce monde, s'y voyait encore re­tenu à demeure par la disponibilité même de son esprit, libre, lui, de toute entrave spatiale, mais invité en permanence à y faire acte de présence. C'est la chair qui rend libre, si le feu l'a philoso­phiquement visitée. Julius Evola : « Nous sommes volonté froide qui décompose, des assassins aux mains carbonisées qui fixent le soleil ». Déjà Rimbaud, « c'est le jeu qui se relève avec son damné ». Et aussi : « Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours. Voici le temps des Assassins ».

Or, J. Evola ne faisait ainsi que revivre, à un autre niveau, le niveau même de ce que j'ai déjà appelé le « dernier tournant », le « tournant de Vienne », l'extraordinaire renversement des ter­mes intérieurs de la conscience et jusque de la condition humaine même dont il avait déjà eu à connaître, sous la lumière suprahumaine du Soleil de Minuit, lors des expériences de déconditionnement de la conscience et de la vie qu'il avait su conduire à leurs ultimes aboutissements lors de l'achèvement abrupt de ses travaux dans le cadre des Groupes Ur. Autrefois.

Renversement des termes intérieurs de la cons­cience dont Gustav Meyrink appelait lui, dans le Visage Vert et suivant certains enseignements in­terdits de la Kabale Judaïque de l'Est, « l'inver­sion des lumières » (le « changement des Candéla­bres », disent-ils).

Immobilisé, écartelé au fond du monde par sa pa­ralysie métasymbolique, mais en même temps libre de voyager sous « la lumière suprahumaine du Soleil de Minuit », où allait-il, J. Evola, quand il lui fallait se rendre auprès de qui, alors, faisait retentir au tréfonds de lui-même l'Appel du Nord Antérieur ? J. Evola :

« Selon le Völuspâ et le Gylfaginning, un “nouveau soleil” et une “autre race” se lèvent à l'issue du ragna­rökkr ; les “héros divins”, ou Ases, retournent sur l'Idafels et retrouvent l'or qui symbolise la tradition primordiale du lumineux Asgard et l'état des origines. Par delà les brouillards de la “forêt” règne par conséquent une plus pure lumière. Il y a quelque chose de plus fort que le devenir et la destruction, que la tragédie, le feu, le gel et la mort. Qui ne se souvient de ce qu'écrivait Nietz­sche : “Par delà la glace, le Nord et la mort — là est notre vie, notre félicité” ? Telle est l'ultime profession de foi de l'homme nordique, profes­sion de foi qui, en dernière analyse, peut se dire aussi olympienne et classique ».

Récuser la fatalité profane de la mort

« Par delà la glace, le Nord et la mort ». Tout com­me Gustav Meytink, J. Evola récusait la fata­lité profane de la mort, dont il entendait s'assurer d'avance la soumission en contrôlant, de par son propre vouloir éveillé, la marche prévue, le rituel et les symboles en action.

Comme Gustav Meyrink, qui est mort assis, le torse nu, en regardant droit devant lui, « à l'aube, en fixant le soleil levant », l'Île Invisible au milieu du lac de Starnberg, J. Evola se voulait entrer dans sa propre mort les yeux ouverts et maître de son souffle jusqu'à la fin.

Ne pas mourir, mais se faire lui-même son propre passeur, franchir secrètement la zone de tous les dangers et, ensuite, entrer souverainement dans l'occultation, pour y rester le temps – les temps – qu'il lui faudra pour que s'accomplissent les délais et les desseins de l'ensemble auquel il appartenait et qui l'avait de­puis longtemps entièrement pris en charge. Rejoindre son ancienne meute sidérale.

Suivant les termes préconçus du Rituel Philoso­phique de la Glace et du Feu, la dépouille mortel­le de J. Evola devait être, d'après ses propres dispositions confidentielles, par trois fois inciné­rée, et ses cendres blanchies portées pour qu'elles soient confiées à la garde d'une profonde crevasse, d'une entaille dans le glacier de la Montagne de la Rose, au Nord de l'Italie.

Julius Evola est passé le 11 juin 1974, et quel­ques temps après, non sans certaines difficultés, d'ailleurs assez significatives, ses cendres furent comme de prévu confiées à la garde du glacier sauvage de la Montagne de la Rose.

« Celui qui prend l'extinction comme extinction et, une fois prise l'extinction comme extinction, pense extinction, pense à l'ex­tinction, pense sur l'extinction, pense l'“extinction est mienne” et se réjouit de l'extinction, ce­lui-là, je le dis, ne connaît pas l'extinction » (Majjhimanikâyo).

Tant d'années et tant de combats, tant de passion, tant de science et tant de guerres, tant de fierté et de volonté, tant de secrète lumière reçue et don­née pour qu'à la fin tout ce qui en restât vienne aboutir au tréfonds d'un haut glacier sur le ver­sant italien des Alpes ? Quoique se refermant sur elle-même, cette interrogation amènera au moins une autre : de toute la trajectoire héroïque de J. Evola, n'y aurait-il pas eu, quand même, autre chose aussi qui s'imposerait en force, et de la manière la plus lumineuse et la plus tranchante, à la face de ce monde et au-delà de tout oubli, quelque chose s'inscrivant au fond des cieux et obligeant les dieux eux-mêmes à en accepter l'affirmation irrévocable et limpide, ensoleillante ? Je pense que l'on peut se douter de ce que ma réponse personnelle à cette interrogation vraiment finale se doit d'être, et peut-être aussi bien qui parlera, en cette occurrence, par ma bouche. Maintenant.

◘ Nativité impériale

Il resterait en effet à savoir — ou tout au moins que l'on essaie de se le demander — quelle aura bien pu être, tous comptes faits, cette mission oc­culte venant de l'autre monde et s'y poursuivant, indifférente aux états actuels de ce monde et dont J. Evola s'était trouvé investi depuis les an­nées 30, ne cessant plus, depuis ce moment-là, d'en poursuivre l'accomplissement derrière la barricade diversionniste de ses sorties politiques européennes. Autrement dit, quels auront été ces « engagements romains, supratemporels, redeva­bles exclusivement d'une certaine Roma Prin­cipia », que nous avons évoqués ici même com­me la suprême part du destin impersonnel, trans­cendantal, de J. Evola, sans toutefois que nous en définissions plus avant la signification ni les buts, si tant est-il que ceux-ci nous fussent concevables.

De toutes les façons, force nous est-il de com­mencer par reconnaître que ce sujet reste, en prin­cipe, inabordable.

Une approche des plus relatives pourrait néan­moins invoquer l'ouverture d'un dessein d'origi­ne suprahumaine, divine, visant à reconstituer non point l'établissement impérial métahistorique de la Roma Principia révisitée dans ses fonda­tions préontologiques, mais de faire, en agissant depuis l'autre monde et dans l'autre monde, que les conditions suprahistoriques — divines et cos­miques — en viennent à être réunies encore une fois, qui rendraient à nouveau concevable l'émer­gence de la Roma Principia sur le plan de la plus grande métahistoire : non point le faire, mais rendre possible que cela se fasse si l'heure en ve­nait à nouveau.

À cette enseigne, l'Église, la Franc-Maçonnerie et le Judaïsme s'y trouveraient directement concer­nés dans leurs doubles éidétiques, intacts, persis­tant virginalement dans l'invisible, et c'est la con­vergence, l'intégration et les épousailles abyssa­les de ces Trois Instances qui constitueront alors l'immaculée conception du Nouvel Un, de l'Un Final demandant à émerger une nouvelle fois à travers l'identité suprahistorique de la Roma Ultima.

« On ver­rait toujours revenir le moment où l'Un s'élève­rait au-dessus des séparations pour se revêtir de splendeur. Ce secret était indicible, mais tous les mystères rituels l'ébauchaient et parlaient de lui, rien que de lui » (Ernst Jünger, Visite à Godenholm).

La grande religion impériale de Rome

Ce n'est en tout cas pas la sociologie dumézilien­ne qui rendra compte de ce qu'a été, dans l'histoire et au-dessus de l'histoire, la grande re­ligion impériale de Rome, religion cosmique, abyssale, hermétiquement enclose sur elle-même derrière la succession d'enceintes d'occultation lui ayant permis de rester inconnue jusqu'à la fin, absolument insaisissable de l'extérieur, intacte, virginalement non-atteinte dans son mystère fon­dationnel, et cela au-delà même de son retrait de l'histoire. Et pourtant, dans ses espaces de dé­doublement occulte et à travers ceux-ci, la reli­gion de Rome subsiste encore dans l'histoire, et y subsistera invisiblement jusqu'à la fin. « Il suffit de savoir retrouver l'ancien chemin ».

Ses perpétuations souterraines, symboliques et surchiffrées, et de plus en plus à couvert dans l'ombre de ses confréries hermétiques de com­mandement et d'influence, avaient pourtant in­vesti de l'intérieur, soutenu et armé, en Europe, avant l'affaissement fatal du XVIIIe siècle, les instances maçonniques de provenance et de créa­tion impériale romaine à ce moment-là non encore sécularisées et dont le double secret — et philo­sophique, et de grilles opératives — pouvait encore être tenu pour traditionnellement agissant. On connaît les sentences décisives de notre si grand Arturo Reghini, l'ancien compagnon d'ar­mes de J. Evola lors des établissements ro­mains des Groupes Ur : « La Maçonnerie est, de par sa nature, immuable, au-dessus des idéolo­gies transitoires de n'importe quel parti et, comme pour l'Église catholique, toute réforme et tout modernisme sont pour elle un danger mortel. Il est donc faux de dire que la Maçonnerie est tra­ditionnellement démocratique ». Grand dignitaire de la maçonnerie italienne de rite écossais, A. Reghini savait de quoi il parlait, et il avait le droit de le dire, à un certain moment.

Ainsi se fait-il que la vertigineuse séparation ré­gnant aujourd'hui entre la Maçonnerie conçue éi­détiquement en tant qu'Ordre de Refuge de l'an­cienne religion secrète, cosmique et divine de la Roma Principia, et la Maçonnerie — les Ma­çonneries — actuellement en place en Europe et ailleurs, est encore plus fatidiquement irréductible que la béance dégradante et sombre qui éloigne à jamais t'irradiante figure suprahistorique de l'Imperium Romanum et les « états démocratiques » de la soi-disant nouvelle Europe actuellement en gestation. Ces distancements, béances, séparations, c'est ce qui donne la me­sure de l'écartèlement intérieur de nos temps de la fin.

La mission impériale occulte que, de son vivant, J. Evola avait eu à poursuivre dans l'autre monde, viendra-t-elle à s'accomplir, après sa mort, en ce monde où tout semble voué d'avance à l'inaccomplissement ?

Toute nativité impériale est mystère, mystère d'u­ne immaculée conception se posant en miracle et d'un miracle posé en termes d'immanente con­ception, de recommencement là, et de réveil, où renaît l'Imperium.

Quelle importance pour nos combats ac­tuels ?

Je serai le premier à le reconnaître, la présente ap­proche de J. Evola et de son œuvre à double niveau ne laisse d'être singulièrement frustrante, la part du non-dit y prenant sans cesse le pas sur le discours qui s'emploie à éclairer ce qui peut supporter de l'être dans la marche d'une vie, d'u­ne œuvre si profondément consignées par le se­cret hermétique.

L'entité transcendantale d'appellation polaire, hy­perboréenne, dont J. Evola fut, au niveau d'extrême excellence à lui imparti et avec les mo­yens d'action qui lui furent alors assurés, l'agent secret d'exécution dans les deux mondes, je parle de cet Imperium Romanum supratemporel et occulte s'identifiant aussi, dans une certaine me­sure, au Saint-Empire des grades supérieurs de la Maçonnerie Écossaise, a-t-elle été — l'est-elle en­core — inconditionnellement hors d'atteinte, et hors d'atteinte l'est-elle en permanence et pour tous ?

J'ai moi-même dit, dans un livre de témoignage et de révélations qui semble impossible à faire pa­raître, tout ce que sans trahir peut être dit, aujour­d'hui, dans certains milieux et seulement pour les nôtres, au sujet de ce qui, dissimulé suivant les souffles et les sceaux, les symboles agissants, les procédures des anciennes sciences nécromantiques et magiciennes romaines, persiste encore à se maintenir en état, sur la frontière de ce monde et de l'autre, comme une identité en continuation, en perpétuation ontologique de cette Roma Principia pour laquelle J. Evola et ses pairs sans nom et sans visage avaient livré, récemment encore — il s'agit du XXe siècle — de si grandes batailles restées inconnues et qui le resteront sans doute à jamais.

De toutes les façons, ces sentiers de hauts préci­pices, menant hors des limites de ce monde, qui sont les sentiers du passage sous contrôle mé­diumnique vers les régions transcendantales où se tient, immuable, la Roma Principia, ne sont pas d'accès matériel direct, visible, on ne saurait en aucun cas y parvenir autrement que par les voies intérieures de la conscience réveillée au su­pramental, ni sans faire appel à des rituels philo­sophiques et à des états d'être de grand péril, des plus prohibés, qui n'appartiennent en rien à la réalité immédiate et aux conventions aliénantes de ce monde subversivement de plus en plus étran­ger à ses propres principes.

Une réponse fondatrice de doctrine

Mais, à la fin, quelles sont-elles donc ces “ré­gions transcendantales” où se tient “immuable”, sous le regard limpide, surhumain, de certains, cette Roma Principia à laquelle nous revenons sans cesse, et, aussi, en quoi les connaissances réactualisées de cette problématique si spéciale, occulte et même occultiste, peuvent-elles s'avérer à nouveau utiles aux tragiques engagements de nos propres combats de libération grand-conti­nentale et de rétablissement impérial en cours ?

Même si, en l'occurrence, il ne le fait que d'une manière indirecte, je laisserai le soin de répondre à cette dernière question aux écrits de J. Evo­la lui-même et cette réponse, à ce qu'il me paraît, sera décisive, une réponse fondatrice de doctrine.

Dans une revue de combat, La Vita Italiana, nu­méro d'octobre 1940, J. Evola écrivait :

« ... ceux qui admettent l'existence de «forces occul­tes» ne les conçoivent trop souvent que comme de simples organisations politiques secrètes, comme des conspirations de certains hommes de la ploutocratie ou de la maçonnerie, lesquels, en dehors de leur art de se masquer et d'agir indirec­tement, seraient, au fond, des hommes comme tous les autres. Tout cela est trop peu. Les fils du plan de subversion mondiale remontent beaucoup plus haut — ils nous renvoient effectivement à “l'occulte” au sens propre et traditionnel : à savoir des forces supra-individuelles et non-humaines, dont de nombreuses personnalités, tarit de la scè­ne que des coulisses, ne sont souvent que les ins­truments. Faire des confusions de ce genre, et par conséquent s’arrêter à une conception super­ficielle et “humaniste” de l'histoire, sous l'effet de préjugés concernant “l'occulte” véritable, signifie notamment se priver de la possibilité de comprendre à fond des problèmes d'une importance essentielle dans la lutte contre la subversion mondiale » (cité par Giovanni Monastra dans sa collabo­ration au IIIe Colloque de Politica Hermetica, « Doctrines de la Race et Tradition », Paris, dé­c. 1987).

L'enseignement de J. Evola est d'une rectitu­de traditionnelle parfaite, et il renvoie aux mysté­rieuses recommandations de saint Paul dans son Épître aux Éphésiens :

« Car ce n'est pas contre un ennemi de sang et de chair que nous avons à combattre, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs du Monde des Ténèbres, contre les Esprits du mal qui se tiennent sur les hauteurs des Airs » (Ép. VI, 12).

Ainsi, il s'agit qu'on le comprenne d'une manière définitive : les causes réelles des grands événe­ments historiques sont nécessairement cachées, toute intelligence vraie des dimensions supérieu­res, métahistoriques, de l'histoire mondiale en marche s'adressera toujours à un centre de gravité occulte, situé dans l'invisible. Tout ce qui apparaît en plein jour dans la marche de l'histoire visible, qui se donne à voir, est occultement dé­cidé ailleurs, témoigne des résultats d'une con­frontation, d'une épreuve de force, d'une bataille gagnée ou perdue dans l'invisible : c'est dans l'invisible que se portent les grandes batailles dé­cidant du sens ultime de l'histoire, et c'est aussi dans l'invisible que nous-mêmes serons convo­qués pour tout gagner ou pour tout perdre lors des batailles décisives de notre génération, qui seront, toutes, des batailles secrètes.

Le plus Grand Empire Eurasiatique de la Fin

À l'heure où notre génération s'apprête à rega­gner clandestinement les positions prédestinées qui sont les siennes, d'avance, dans les futures batailles pour la fondation métahistorique en mê­me temps que politico-révolutionnaire directe du plus grand Empire Eurasiatique de la Fin, coro­nation suprême de la plus Grande Europe, nous devons donc comprendre que ces batailles nous allons devoir les porter, à quelques-uns, avant tout dans l'invisible, que c'est dans les profon­deurs interdites de l'invisible que, selon un an­cien dessein, ce qui doit se faire se fera et que, ce qui se fera, ce qui doit se faire, c'est nous, et nous seuls qui le ferons, à l'heure prévue. Car il y a une heure prévue et, désormais, celle-ci se veut imminente.

Et, pour conclure, rappelons-nous qu'il n'y a pas de nouvelle fondation impériale sans une nouvelle religion impériale, et que ce qu'il nous faudra donc chercher dans les lointains de l'invisible ce sera aussi le feu du mystère vivant et de l'incarnation des principes vivants de cette nouvelle religion impériale et de sa très secrète Nativité Fondationnelle, l'insoutenable lumière nouvelle de sa propre Fulgens Corona.

Il n'y a qu'un seul Empire, écrivait Moeller van den Bruck, tout comme il n'y a qu'une seule Église. La mission occulte de Julius Evo­la, sa très grande mission occulte, n'avait-elle pas été celle, au bout du compte, d'aller chercher l'ancien feu de vie pour ranimer l'être destitué du feu occidental et de son âtre obscurci.

► Jean Parvulesco, Vouloir n°89/92, 1992.

(vouloir.hautetfort.com)

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