UN EXCELLENT ARTICLE DE DOMINIQUE VENNER
Éloge de l’uchronie
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La
proximité de l’élection présidentielle américaine me remet en mémoire
les prévisions faites sur l’avenir des États-Unis par Raymond Aron, l’un
des analystes les plus cotés de son temps. C’était durant l’année
universitaire 1975-1976. Raymond Aron donnait un cours au Collège de
France sur « La Décadence de l’Occident », en soi déjà tout un programme. Il concluait : « L’abaissement des Etats-Unis de 1945 à 1975 découlait de forces irrésistibles ». Retenons « irrésistibles ». Revenant sur cette réflexion dans ses Mémoires (1983), Aron écrivait : « Ce que j’observais dès 1975, c’était la menace de désagrégation de la zone impériale américaine… »
Pour nous qui relisons ces lignes aujourd’hui, dans un monde dominé par
l’empire américain, cette anticipation ferait douter de la lucidité de
leur auteur. Et pourtant, nul n’a jamais mis en doute la lucidité de
Raymond Aron. Simplement, entre-temps, l’histoire avait bifurqué de
façon imprévue.
Alors
? Eh bien, quand on tente d’imaginer l’avenir, il serait bon de se
reporter à ce que nous montre l’expérience historique. Par hygiène
intellectuelle, on devrait toujours pratiquer l’uchronie, c’est-à-dire
l’histoire avec des « si ». Si Napoléon avait été vainqueur à Waterloo…
Si Constantin avait été vaincu par Maxence sur le pont Milvius en 312…
Si Martin Luther avait été occis par des brigands en se rendant à Rome
en 1510, etc. Ajoutons encore, dans un autre registre : si Alexandre
Fleming n’était pas parti en vacances en 1928, des moisissures
inhabituelles ne se seraient pas produites dans ses cultures de
staphylocoques au laboratoire de Saint-Mary’s Hospital de Londres, et il
n’aurait découvert la pénicilline avec les gigantesques conséquences
que nous connaissons… Conclusion : dès que l’on pratique l’uchronie, on
découvre que les causes généralement invoquées pour les grands
événements n’étaient pas nécessaires ou pas suffisantes.
Imaginant
le roi Louis XV renonçant à l’acquisition de la Corse en 1767, Jean
Dutourd a écrit la plus savoureuse des uchronies sous le titre Le Feld-Maréchal von Bonaparte
(Flammarion, 1996). Dans une Corse restée génoise, donc dans l’orbite
des Habsbourg, c’est au service de ces derniers qu’eut logiquement fait
carrière un certain personnage prénommé Napoléon, doué pour l’action
militaire et politique. D’autres exemples se précipitent à l’esprit.
Louis XIV, par exemple, n’aurait certainement pas marqué l’histoire
française et européenne comme il l’a fait si le hasard l’avait doté du
tempérament de Louis XVI, son descendant.
L’historien du XXe
siècle admettra sans peine que l’époque eût été toute différente si le
caporal Hitler, n’avait pas survécu aux gaz de combats, dans sa tranchée
au sud d’Ypres, au cours de la nuit du 13 au 14 octobre 1918. Celui qui
étudie l’histoire des États-Unis, sait que l’évolution de cette grande
puissance et celle du monde entier, aurait été toute différente si le
général Robert Lee avait été vainqueur à Gettysburg, en juillet 1863, et
si un compromis avait permis une certaine indépendance de la
Confédération des États du Sud pour parvenir à la paix.
Autrement
dit, l’uchronie est le complément utile d’une réflexion critique sur
l’histoire, la seule qui vaille pour éveiller les esprits.
Les grandes
évolutions historiques, politiques, religieuses ou sociales n’ont jamais
répondu à une nécessité. La « nécessité historique » est une invention a posteriori,
venant de la lecture peu réfléchie de l’histoire connue.
Inversement,
sauf à rester dans des généralités imprécises, on observe que les
penseurs les plus savants, à l’image de Marx ou de Fukuyama, se sont le
plus souvent trompés quand ils s’aventuraient sur le terrain des
anticipations.
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