samedi 17 décembre 2011

PEUT-ON CHANGER LA NATURE HUMAINE ?

"Une société sans violence est impossible"

Harcèlement, affaires de famille... Débat entre Michela Marzano et Morgan Sportès

Morgan Sportès et michela Marzano Photo Flore Aël Surun

Morgan Sportès et Michela Marzano.

Faits divers dramatiques, harcèlement au travail ou à l’école, douloureuses affaires de famille... La violence s’immisce partout dans nos vies. Effets d’optique médiatique ou réalité de l’époque ? Entre la philosophe Michela Marzano, qui publie un passionnant dictionnaire, et Morgan Sportès, auteur d’un livre inspiré de l’affaire du “gang des barbares”, le débat est ouvert.

Madame Figaro. – Chacun de vous a choisi de s’immerger dans ce thème de la violence : Michela Marzano, pour un dictionnaire d’un millier de pages ; Morgan Sportès, pour un roman, terrible conte de faits. Pourquoi ?
Michela Marzano. – C’est la suite logique du Dictionnaire du corps, que j’avais dirigé en 2007. Après avoir travaillé sur la fragilité de la condition humaine, sa vulnérabilité, je m’intéresse à l’autre aspect du problème, celui de la violence.

La complexité du sujet m’a poussée à rassembler des auteurs aux points de vue très différents. Étant philosophe, je voulais que des psychanalystes, des historiens, des sociologues et des anthropologues se penchent sur cet objet à géométrie variable.


Morgan Sportès. – J’ai écrit ce livre parce que je m’intéresse à la société française et à toutes ses classes sociales. L’histoire de la bande de Youssouf Fofana – et du meurtre d’Ilan Halimi (1) – n’est pas celle d’un simple fait divers. C’est un symptôme de l’évolution de notre monde en pleine régression. En tant qu’écrivain de la veine balzacienne, je suis donc allé au charbon.

Qu’avez-vous découvert ?
Morgan Sportès. – Cette sordide histoire s’articule autour de trois nouveaux facteurs.
1) La mondialisation. Plus de la moitié des familles des gosses impliqués dans l’affaire viennent d’horizons géographiques aussi variés que les Comores, le Sénégal, l’Iran ou la Côte d’Ivoire. Mais les responsables sont bien français, et non des étrangers barbares, comme on a pu l’entendre.
2) La quart-mondisation. Une part croissante de la population est totalement rejetée par la société qui n’a plus besoin d’elle ni même de son travail. Toutes ces bandes vivent donc de petits trafics. C’est une économie de la survie.
3) La régression vers la religion. Huit membres de la bande sur vingt-cinq sont des convertis à l’islam.

Or, ils en font une interprétation totalement délirante. L’un des geôliers, emmitouflé dans sa doudoune, gardait Ilan Halimi nu dans une cave humide et glaciale.

Mais lorsqu’il rentrait chez lui, il rattrapait ses cinq prières.

Ces jeunes sont complètement déstructurés et ont un réel problème d’identité.

Notre société actuelle développe-t-elle des formes de violence inédites ?
Michela Marzano. – Il y a des constantes et des expressions nouvelles de la violence faite aux autres mais aussi contre soi-même. La boulimie ou l’anorexie, par exemple, sont des formes de violence que l’on s’inflige parce que l’on ne trouve pas les mots pour dire son malaise.
Morgan Sportès. – J’ai été très frappé, moi aussi, par la difficulté de ces jeunes à verbaliser et à conceptualiser. Je suis convaincu que cette absence de langage est déterminante dans leur passage à l’acte violent.
Michela Marzano. – Voilà une constante : quand on n’a pas les mots, on frappe. La nouveauté, pour moi, c’est l’expression de la violence davantage dans sa forme symbolique que physique.

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