Pagès-Schweitzer Jean-Pierre
- dimanche 30 janvier 2005
Le comédien suisse Bruno Ganz campe, dans le film « La Chute », un Hitler humain. Ça dérange. Parce que ce n’est pas correct du tout ! Le film, « La Chute », d’Olivier Hirshbiegel a choqué beaucoup de bien-pensants : « Comment, Môssieur, on ose nous montrer un Hitler courtois, voir affable, aimant les enfants, adorant sa chienne – en un mot, un Hitler « humain » –, alors que ce monstre est le principal responsable du génocide de plusieurs millions de Juifs, de Tziganes… et même, paraît-il, de quelques homos ! » Cette approche manichéenne n’est malheureusement pas l’apanage du Café du Commerce. Les trois religions monothéistes (les religions du « Livre »), ainsi que leurs avatars laïques, droits-de-l’hommistes, éthicistes, et autres humanistes, propagent, depuis plus de trois mille ans, parmi les populations occidentales, le mythe juif (largement inspiré des mythologies canaanéennes et babyloniennes), selon lequel l’Homme a été créé à l’image de Dieu (« à sa ressemblance ») (Genèse 1, 27). Dieu étant « amour », pour les chrétiens (mais seulement « miséricordieux » pour les musulmans), l’Homme ne peut être que foncièrement bon, comme l’avait bien compris J.-J. Rousseau (inspirateur de toutes les utopies qui se sont succédées sur la scène de l’Histoire). Et, s’il lui arrive, très occasionnellement, de faire preuve d’un peu d’intolérance et de génocider les membres d’une tribu rivale (comme par exemple les Arméniens), c’est qu’il n’a pu résister aux insoutenables pressions exercées par le Diable (en hébreu, « Satan »), un personnage très opportunément inventé par les juifs dissidents de Qumram (peut-être des Esséniens). Nos humanistes – laïques ou religieux – admettent quand même qu’il existe des hommes particulièrement « diaboliques », au-delà de toute rédemption. Mais ce sont là des monstres, des erreurs génétiques, en un mot des exceptions qui confirment la règle. Les thèses tératologiques ne sont pas utilisées que par les théologiens, pour justifier leurs spéculations ; elles le sont également par les politiciens et les démagogues (si l’on veut bien me pardonner cette tautologie). Ils peuvent ainsi dédouaner le bon peuple (leur clientèle) et l’exonérer de toute responsabilité dans l’instauration et la perpétuation des régimes totalitaires du XXe siècle : le communisme, c’est la faute à Staline ; le nazisme, c’est la faute à Hitler… et l’islamisme, c’est celle de Ben Laden. Le Général De Gaulle n’a pas fait exception, qui, avec la complicité active des communistes (qui, rappelons-le, ne sont entrés en résistance qu’un an après le début de l’occupation allemande, le 22 juin 1941, lorsque Hitler a déclenché l’opération « Barberousse » et rompu ainsi le pacte germano-soviétique), a créé le mythe résistantialiste selon lequel, pendant toute l’occupation, « tout le monde il était beau, tout le monde il était résistant ». En réalité, de juin 40 à juin 41, les véritables résistants (comme mon condisciple à Janson de Sailly, Pierre Brossolette, qui, torturé par la Gestapo, s’est, le 22 mars 1944, jeté par la fenêtre du 5e étage du 84, avenue Foch, pour être sûr de ne pas parler), se comptent sur les doigts d’une main (à la rigueur des deux mains). La grande majorité des Français, du 10 juillet 1940 (vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain) au 11 novembre 1942 (débarquement anglo-américain en Afrique du Nord), étaient pétainistes (cf. H. Amouroux « 40 millions de pétainistes » in « La Vie des Français sous l’Occupation »), et les deux statuts des Juifs, la création du commissariat aux affaires juives, la rafle du Vél d’Hiv, l’ouverture de Drancy, et les convois de déportation (même si l’on pensait qu’il ne s’agissait que d’une mesure préparant une « zone de peuplement juif » à l’est de l’Europe), ont laissé la plupart des Français totalement indifférents, car les Français sont des êtres humains. Et, n’en déplaise aux théologiens et aux humanistes larmoyants, la sensibilité du primate humain est une sensibilité « à la carte ». Hitler, comme tout un chacun, pouvait éprouver beaucoup d’amour et d’affection pour sa compagne, Eva Braun, qu’il a tenu à épouser quelques heures avant leur suicide et ressentir, par ailleurs, une haine implacable, inexorable, inexpugnable et inextinguible, pour ceux qu’il considérait, à tort ou à raison, comme les ennemis héréditaires de son peuple. Il fonctionnait, comme tout être humain, sur la base du « nous et eux » (voir à ce sujet, l’admirable étude Jack Baillet et al. « De Retour de Babel », Paris 2003). Personnellement, je ne fais pas exception à cette règle : lorsqu’en 1999, au journal de 20 heures, j’avais appris que des tremblements de terre avaient fait des milliers de morts en Turquie, cela ne m’avait pas empêché de dormir. Et, puisque j’en suis au confiteor, je dois avouer également que je n’ai pas envoyé de chèque à la Croix-Rouge, au profit des islamistes d’Indonésie victimes du tsunami. Le visage de Janus Il semblerait que le concept d’ambivalence soit difficilement acceptable pour les cartésiens que nous sommes. C’est tellement plus simple de voir les choses en blanc ou en noir. En matière de sexualité, par exemple, on est hétéro ou on est homo. Or, les recherches (peu encouragées par les Églises) en matière de sexologie démontrent que la grande majorité des hommes (… et des femmes) sont en fait ambisexuels, voire polysexuels – c’est-à-dire capable d’avoir des rapports sexuels avec tout ce qui bouge… y compris des personnes mineures. Il est beaucoup moins « dérangeant » de présenter Oscar Wilde comme un écrivain homosexuel, alors qu’en réalité il était marié et avait deux enfants. Le système du « nous et eux » ne concerne pas uniquement les aspects raciaux (ou ethniques) de la personnalité : « Nous et eux », c’est aussi les fumeurs qui enfument sans vergogne les non-fumeurs dans les lieux publics, les automobilistes qui éclaboussent les piétons, les anciens qui bizutent les bleus chez les pompiers (des gens par ailleurs au comportement admirable), les élèves d’un collège technique de la banlieue parisienne qui martyrisent pendant des mois un condisciple légèrement handicapé. Nous sommes tous, quel que soit notre niveau intellectuel ou culturel, des bourreaux potentiels. Nous sommes tous « racistes » (au sens large du terme, c’est-à-dire refusant l’altérité). L’Homme n’est pas un roseau, mais un « tueur » pensant L’Homme partage avec ses ancêtres les animaux, ses pulsions à dominer, à humilier… et à tuer, tous ceux qu’il a désignés comme « eux » : les affreux, les nuisibles – qu’il a « réifiés », c’est-à-dire réduits mentalement à l’état de « choses ». L’animal, ne possédant pas de cortex, ne peut se contrôler, ni attendre : il assouvit sans hésiter (s’il estime être le plus fort) ses pulsions d’agression, de destruction – ses instincts basiques. L’Homme, par contre, grâce à son cerveau plus développé, peut généralement se contrôler (les théologiens parlent de « libre-arbitre »)… et attendre. Attendre une opportunité, la possibilité de tuer – directement ou par procuration – et, surtout, de pouvoir le faire impunément. C’est la peur du gendarme, et non une soi-disant mauvaise conscience (« un œil dans la tombe, qui regardait Caïn »), qui, généralement, nous fait attendre le moment propice pour éliminer, sans risques (car nous sommes également lâches), l’objet de notre haine : les nègres, les youpins, les pédés – mais hier, les gnostiques, les montanistes, les ariens, les pélagiens, les bogomiles, les cathares, les albigeois ou, tout simplement, les protestants… Ces opportunités de pouvoir tuer impunément ne manquent pas ; il suffit de savoir attendre un peu. Les périodes troubles, insurrectionnelles, les guerres civiles, fournissent de parfaites occasions pour régler ses comptes personnels. L’« occupation », la « libération », nous en ont donné de notables exemples. La Gestapo elle-même était surprise du nombre considérable de dénonciations qu’elle recevait quotidiennement : c’était une époque idéale pour se débarrasser d’un voisin trop bruyant, d’une épouse infidèle, d’un patron que l’on pouvait faire expédier à Birkenau, tout en récupérant son appartement et ses meubles et en se faisant nommer « administrateur provisoire » de son entreprise (environ dix mille Français exercèrent cette fonction)… À la libération, les rôles s’inversèrent, et les persécutés devinrent persécuteurs. Des résistants de la onzième heure, des FFI de pacotille, commencèrent par se faire justice eux-mêmes, et environ 9 000 personnes furent exécutées sommairement avant le 6 juin 1944. À partir de cette date, des tribunaux populaires, mais aussi officiels (composés de magistrats ayant pour la plupart, quatre ans auparavant, prêté serment au Maréchal), condamnèrent et exécutèrent 767 personnes. Ce qui porte le total de l’« épuration » à environ dix mille morts. J’ai moi-même une liste toute prête de personnes à liquider – ou à faire liquider –, lorsque la situation sera propice, et qu’il me sera possible, bien évidemment, de le faire impunément (avis à tous ceux qui me font parvenir des « gracieusetés » par lettres ou par e-mail après la publication de chacun de mes articles dans « Les 4 Vérités »)… Il convient enfin d’évoquer un autre mythe judéo-chrétien qui, en dépit de fréquents démentis, semble avoir la vie très dure : l’innocence enfantine. Les langues commencent pourtant à se délier, et les médias s’attaquent maintenant – assez timidement – à ce tabou ; ils nous rapportent régulièrement les exactions de ces charmantes têtes blondes : tortures sadiques de petits camarades dans le primaire, en Grande-Bretagne et aux États-Unis ; assassinat de leurs parents et de leurs frères et sœurs ; fausses accusations d’attouchements sexuels, voire de viols – à l’encontre de leur père (généralement à l’instigation de leur mère qui cherche à détruire son « ex », et à engranger un maximum de pépettes au titre de la pension alimentaire). « La Chute » nous montre le Führer lors de sa dernière sortie du bunker, décorant un certain nombre de membres des jeunesses hitlériennes et leur tapotant la joue (il n’osait pas leur tirer le lobe de l’oreille). De nombreux rescapés des camps de la mort ont pu témoigner de la cruauté et de l’acharnement dont ont fait preuve à leur encontre – souvent quelques jours avant la libération des camps – ces braves enfants. Selon certains, leur haine et leur méchanceté dépassaient celles de leurs aînés. La société humaine se trouve aujourd’hui dans une impasse : la démographie galopante des pays les plus pauvres, la pollution, la destruction de la flore et de la faune, et surtout les moyens extrêmement sophistiqués et efficaces de destruction massive, semblent donner raison aux pires prophéties apocalyptiques, formulées il y a deux mille ans, lors de la destruction du premier, puis du deuxième temple de Jérusalem, et récupérées ensuite par les Églises chrétiennes. Est-il encore temps d’enrayer le processus ? Peut-être. Mais si l’on veut trouver des solutions efficaces, il faut que la caste politique et son alliée de toujours, la caste religieuse – ceux que J. Baillet et al. qualifient d’« exploiteurs de l’illusion groupale » –, cessent de nous raconter des histoires à dormir debout sur l’origine et la nature de l’Homme. On ne pourra trouver de solutions (si solution il y a) qu’en tenant compte de sa véritable nature, qu’en considérant l’Homme tel qu’il est (capable, très occasionnellement, du meilleur… mais, le plus souvent, du pire) et non tel qu’on voudrait qu’il fût. Paraphrasant le quatrième évangile, je dirais que le chemin de la Vie ne peut passer que par la Vérité (Jean 14, 16). !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! |
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