"Abrek", ou comment devenir un homme chez les Tcherkesses
L'un des premiers devoirs d'un prince ou d'un noble tcherkesse était de rechercher et d'affronter le danger.
Vers l'âge de 16 ans, une fois leur éducation terminée auprès de leur "atalik", les jeunes guerriers s'engageaient solennellement à ne pas fuir le danger, mais à le rechercher.
Dès qu'ils avaient prêté serment, ils devenaient "abreks".

Pour démontrer sa bravoure, un abrek provoquait ses adversaires en duel selon un rite en usage dans tout le Caucase depuis des temps immémoriaux.
En 1854, Edmond Texier, dans son ouvrage Les hommes et la Guerre d'Orient-Chamyl écrivait ceci :
Le plus beau spectacle que puisse représenter cette espèce de guerre est un combat singulier entre un de ces hardis Tcherkesses et un Cosaque Tchernomorski, le seul cavalier de l'armée russe qui puisse tenir tête à un si formidable ennemi, quoiqu'il finisse presque toujours par être victime de la vigueur et de l'agilité supérieure du Circassien.
Ces combats ont lieu avec toutes les formalités d'un duel, et à l'honneur des deux armées, la plus stricte neutralité y est observée.
Voici ce qu'écrivait également Alexandre Dumas en 1858 dans son Voyage au Caucase, à propos d'un abrek qu'il avait observé dans la région de Vladicavcaz.
Cela se passait tout de suite après un coup de feu qui avait blessé le cheval d'un des Cosaques qui l'accompagnait.
En ce moment nous vîmes filer sept ou huit hommes du côté du Terek. Mais en même temps un homme, un seul, au lieu de fuir sortait du buisson où il avait tiré et brandissant son fusil au-dessus de sa tête, criait : abrek ! abrek !
Cela signifiait qu'il défiait un de nos Cosaques au corps à corps.
Nos Cosaques se consultèrent pour savoir qui ils enverraient. Ils l'ont reconnu, c'est un abrek très renommé.
En effet, le Cosaque dont le cheval avait eu la cuisse cassée venait réclamer son droit.
— Je n'ai pas de cheval, qui m'en prête un?
Discussions...
Pendant ce temps notre montagnard continuait son évolution : il tournait en cercle, élargissant le cercle à chaque fois, de sorte qu'à chaque fois il se rapprochait de nous.
Tout en galopant le Cosaque fit feu. L'abrek fit cabrer son cheval qui reçut la balle dans les chairs de l'épaule. Presque en même temps le montagnard fit feu et enleva la papakh de son adversaire. Tous deux jetèrent le fusil sur leur épaule. Le cosaque tire sa shashka et le montagnard son khanjar. Le montagnard manœuvrait son cheval, tout blessé que fût l'animal, avec une adresse admirable, et quoique le sang ruisselât sur son poitrail il ne paraissait pas le moins du monde affaibli tant son maître le soutenait des genoux, de la bride et de la voix.
Les deux combattants se rejoignirent. Je crus un instant que notre Cosaque avait transpercé son adversaire avec sa shashka. Je vis la lame briller derrière son dos mais il avait seulement percé sa tcherkeska blanche. A partir de ce moment-là nous ne vîmes plus rien qu'un groupe de deux hommes luttant corps à corps. Au bout d'une minute un des deux hommes glissa de son cheval. En réalité seulement le tronc d'un homme, sa tête étant restée dans la main de son adversaire. L'adversaire c'était le montagnard. Il poussa avec une sauvage et effrayante énergie un cri de triomphe, secoua la tête dégoulinante de sang et l'accrocha à l'arçon de sa selle...
Cet esprit chevaleresque allié au mépris de la mort donnait lieu à des situations tout à fait étonnantes qui ne manquaient pas de frapper les officiers russes ou les étrangers qui les avaient observées. Ainsi par exemple, il n'était pas rare de voir au cours d'une bataille, un Tcherkesse saluer avec une certaine ironie courtoise, en ôtant son bonnet, le boulet qui tombait près de lui ou qui venait de le frôler.
Est-il cerné sans espoir de retraite, écrit Texier, le Tcherkesse ne songe qu'à vendre chèrement sa vie. Se retranchant quelquefois dans la neige où il se blottit à mi-corps, il se fait un rempart de tout ce qu'il peut réunir autour de lui. Il tue son cheval et il tire avec son fusil tant qu'il a des cartouches. Quand on l'approche on l'entend qui entonne son chant d'adieu à sa famille, à son aoul qu'il ne reverra jamais plus, puis on entend son invocation à Allah. Après avoir brisé son fusil qui ne doit servir à personne après lui il brise aussi son sabre pour se défendre encore avec son kindjal, sa dernière ressource. Il tombe enfin, sans avoir songé un instant à se rendre.
Alexandre GRIGORIANTZ
In La montagne du sang : Histoire, rites et coutumes des peuples montagnards du Caucase
LEXIQUE :
Atalik : chez les Tcherkesses, père adoptif temporaire chargé d’enseigner à l’enfant le maniement des armes et l’art de parler dans les réunions.
Papakh : chapeau traditionnel d’astrakan.
Shaska : Sabre caucasien d'un seul tranchant avec la lame légèrement courbée.
Khanjar : Poignard à lame courbe.
Kindjal : grand poignard caucasien.
(theatrum-belli.com)
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