25/04/2012
Interview exclusive du père Henri Boulad (Partie 1)
Le
Père Henri Boulad a eu l’extrême gentillesse d’accorder une interview
exclusive à Poste de veille.
Jésuite et théologien, le Père Boulad
dirige le Centre culturel jésuite d’Alexandrie en Égypte.
Il a été
vice-président de Caritas International pour le monde arabe et il est
l’auteur de nombreux ouvrages.
Voir sa fiche wikipedia pour plus d’informations, ainsi que ses chaînes Youtube et Vimeo
Connaisseur
de l'Islam, qu'il côtoie depuis toujours en Égypte, défenseur et
militant des droits de l'homme, le Père Boulad est un observateur
privilégié du Printemps arabe, et en particulier de la révolution
égyptienne. Dans cette interview en profondeur, il nous apporte des clés
uniques de compréhension de la situation actuelle, et il s'exprime avec
générosité sans contrainte de politiquement correct.
L’interview, menée par Olaf de Paris,
est publiée en trois parties : 1. La perspective historique
égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam ; 2. «
L’islam peut-il se rénover sans se dénaturer ? » (lire); 3 – Qu’est ce que l’islam (lire)
«
Je me sens au cœur du vortex et le combat que nous menons chez nous
aura des répercussions sur tout l’ensemble du monde musulman.» - Henri Boulad
1 – La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam
Olaf : Père, comment jugez-vous le virage fondamentaliste de l’islam et comment le vivez-vous en Egypte ?
Père Boulad : C’est vaste, comme sujet, très vaste …
Le cas de l’Egypte est très
significatif, en tant que pays phare, dont l’histoire est intimement
liée à celle de l’islam. Le basculement de l’Egypte au 20ème
siècle vers l’islamisme illustre les bouleversements que le monde
musulman a vécus et les choix radicaux qui se présentent à lui
aujourd’hui.
Pour comprendre le phénomène, il faut le
situer dans une perspective historique et en référence au problème
central de la modernité, qui se pose avec tant d’acuité aujourd’hui.
Pour revenir à Mohammed Ali, examinons ce règne sous deux de ses aspects :
Le premier relève du militaire et du
politique : il s’agissait de faire de l’Egypte une grande nation, en
mettant hors-jeu tous ceux qui la menaçaient dans ses ambitions : le
Soudan, la Libye, l’Arabie et l’Empire Ottoman. Mohamed Ali décide alors
de mener un combat tous azimuts contre ces diverses puissances. C’est
son fils Ibrahim Ali,
génie militaire exceptionnel, qui, de victoire en victoire, amènera ses
troupes jusqu’à Konia, en Turquie, obligeant celle-ci à accorder à
l’Egypte son autonomie.
L’Egypte moderne, celle de mon enfance,
était un pays plus méditerranéen qu’arabe, largement ouvert à
l’Occident. Les pièces de la Comédie Française, par exemple, une fois
jouées à Paris, étaient représentées la semaine suivante à Alexandrie,
considérée à l’époque comme un deuxième Paris. Il en allait de même,
entre autres, pour la Scala de Milan, dont les opéras étaient joués en
priorité à Alexandrie, tout juste après l’Italie. Je me souviens encore
de telle représentation de Jean Cocteau ou des opéras présentés à
l’Alhambra d’Alexandrie, dont La Traviata, Rigoletto, etc. …
Olaf : Tout cela sous la férule des Anglais alors, n’est-ce pas ?
Père Boulad : Oui, la
présence anglaise était prépondérante, bien que son protectorat fût déjà
aboli. Mais ils jouaient encore un rôle important dans la police et
dans un certain nombre de structures politiques et administratives.
Olaf : Comment cette ingérence des occidentaux, cette quasi-colonisation culturelle ont-elles été vécues par les Egyptiens ?
Père Boulad : En fait,
le rejet ne s’est produit que lorsque cette modernisation était déjà
bien avancée. Celle-ci a connu trois vagues successives :
La première, comme je viens de le dire,
eut lieu sous Mohamed Ali, qui envoya de nombreuses missions se former
en France. Celle de Rifaa El-Tahtaoui,
est emblématique de par l’influence qu’elle a eue par la suite sur
l’évolution culturelle de l’Egypte. Parallèlement, Mohamed Ali invitait
de nombreux Français et francophones à s’installer en Egypte pour y
développer les structures d’un Etat moderne dans les domaines les plus
divers : armée, police, administration, enseignement, droit, etc.
La troisième vague est représentée par la Nahda
- ou renaissance – grâce à l’immigration massive en Egypte de nombreux
Levantins, suite aux persécutions qu’ils subissaient dans leur pays
d’origine. C’est ainsi que mon grand-père, Sélim Boulad, quittait Damas
en 1860 pour s’installer en Egypte. Cette troisième vague a largement
contribué au bouillonnement culturel dont je vous parlais : fondation
des grands journaux par des syro-libanais, développement du théâtre, du
cinéma et de toute une littérature dans une langue arabe renouvelée. Ce
mouvement a suscité une abondante production littéraire proprement
égyptienne, dont l’homme-phare demeure le grand écrivain Taha Hussein, qui avait d’ailleurs épousé une française.
Ces trois vagues de modernisation
constituaient en même temps un mouvement d’occidentalisation, car
c’était l’Occident qui était alors porteur de la modernité. La question
s’est alors posée aux Egyptiens de leur identité, de leur « arabité »,
de leur « égyptianité ». Cela a commencé dès Mohamed Ali, mais l’on
retiendra surtout le personnage d’Orabi,
dont l’action, vers 1880, a poussé à une révolte ouverte contre les
Anglais, qui avaient imposé leur protectorat sur l’Egypte. Arrêté et
exilé par l’occupant britannique, Orabi devint l’un des héros de cette
reconquête par les Egyptiens de leur identité et de leur indépendance. A
partir de cette révolte d’ordre nationaliste, qui n’avait pas encore de
contours musulmans bien définis, l’Egypte commencera une série de
revendications visant à se situer face à cette occidentalisation
généralisée du pays. Pour l’Egyptien moyen, celle-ci représentait une
aliénation par rapport à son identité qu’il sentait piétinée, reniée …
C’est dans ce contexte que naîtront les mouvements nationalistes du
début du 20ème siècle, notamment celui de Moustafa Kamel,
et de quelques grands noms, dont certains étaient chrétiens. Ces
mouvements culmineront en 1919, avec le grand leader nationaliste Saad Zaghloul
qui, bien qu’exilé par les Anglais, obtiendra cinq ans plus tard leur
départ officiel de l’Egypte - ce qui ne les empêchera pas de conserver
une forte emprise sur le pays.
Olaf : En somme,
vous nous parlez d’un pays qui, échappant à l’emprise politique du
califat turc, construit sa conscience nationale, mais qu’une modernité à
l’occidentale fait entrer dans une forme de schizophrénie identitaire.
Tension qui va s’aggraver avec la mainmise politique occidentale sur le
pays – canal de Suez, contrôle anglo-français … Et nous n’avons encore à
peine parlé d’islam … J’imagine que les déterminants islamiques vont
considérablement modifier ce mouvement national.
Entre ces deux pôles, celui d’un
islamisme radical à la Hassan el-Banna et celui d’une élite
occidentalisée, le courant réformiste de Gamal el-Afghani et de ses deux disciples Mohamed Abdou et Rachid Reda, tentait un renouveau de l’islam. Dans une ligne encore plus audacieuse, le grand azhariste, Cheikh Ali Abdel-Razek, dans son fameux livre L’islam et les fondements du pouvoir - Al-islâm wa oussoul al-hokm,
1925 – cherchait à dépouiller le Califat – aboli en 1924 par Kemal
Atatürk - de son caractère religieux, pour aider l’islam à s’intégrer à
la modernité.
Toutes ces tentatives, tant
nationalistes que « réformistes », se heurtèrent à l’intransigeance de
Hassan el-Banna, qui opta pour l’islam radical des origines et du
courant wahhabite. Je constate que cette ambivalence profonde de l’islam
est inscrite dans l’histoire de ma propre famille. En effet, lorsqu’en
1860 près de vingt mille chrétiens étaient égorgés par des musulmans,
mon grand-père Sélim échappait à ce massacre grâce à la protection de
l’Emir Abdel-Kader ouvrant toutes grandes les portes de son palais de
Damas à des milliers de chrétiens. Cette histoire est emblématique de la
profonde ambivalence de l’islam, à savoir une religion qui présente à
la fois un côté chevaleresque, généreux, sympathique, et un côté
haineux, violent, fanatique. Les deux coexistent dans l’islam.
Cependant, avec Banna, c’est ce côté fanatique qui l’emportera sur
l’autre.
Olaf : Hassan
el-Banna s’est-il appuyé sur un sentiment nationaliste égyptien, comme
cela se constate ailleurs dans de nombreux mouvements de libération
nationale d’inspiration religieuse ?
Père Boulad : Non pas vraiment. Ce que vous dites là est plutôt le fait de Saad Zaghloul, qui a précédé Banna et mené un mouvement de type nationaliste. Banna prône vraiment l’islam en tant qu’identité.
Olaf : Là-dessus je
voudrais avoir votre avis : l’islam se définit par rapport aux autres
révélations qui le précèdent, comme une identité de réaction. Banna
s’est-il servi de cette caractéristique de l’islam pour nourrir un
combat contre l’influence occidentale ?
Père Boulad : Oui, mais en même temps, Banna refuse l’Egypte égyptienne : celle de Saad Zaghloul,
qui composait avec les coptes, et qui a engendré le parti nationaliste
du Wafd, où chrétiens et musulmans luttaient ensemble pour
l’indépendance de l’Egypte. Les chrétiens ne pouvaient donc se
reconnaître en Banna.
Olaf : En somme, après la voie occidentale, et la voie égyptienne, Banna a proposé à l’Egypte une troisième voie.
Il faut reconnaître le génie de cet
homme, originellement modeste instituteur à Ismaïlia, qui a eu l’idée de
concevoir son mouvement, les Frères Musulmans, sous forme de petites
cellules de cinq membres chacune, profondément enracinées dans la
société et omniprésentes. D’où la difficulté quasi insurmontable à
combattre l’islamisme, puisqu’il s’agit d’une nébuleuse sans tête, ou
plutôt d’une hydre à cent têtes. Coupez-en une en Egypte, elle renaît au
Pakistan. Coupez-en une au Pakistan, elle renaît en Afghanistan. Ces
groupuscules, qu’au niveau de l’Eglise on appelle « communautés de
base », représentent la force des Frères Musulmans et un des secrets de
sa vitalité.
Olaf : Et pourtant, il semble bien que le Caire soit bien la tête pensante de l’islam, par l’influence prépondérante de l’Université d’Al-Azhar. N’était-ce pas déjà le cas lors de la fondation des Frères Musulmans par Hassan el-Banna ?
Père Boulad : Oui,
aussi bien au temps de Banna qu’aujourd’hui, l’Azhar demeure la
référence mondiale de l’islam sunnite et Le Caire son pôle majeur. Un
pôle à la fois très fermé, très borné, très fondamentaliste, mais sans
cette nuance de violence qui caractérise les Frères Musulmans. L’Azhar
se veut modéré, partisan d’une via media – d’un islam du milieu
- « wassati » comme il se définit lui-même. Ni trop à gauche ni trop à
droite ; ni trop laxiste ni trop rigoriste. Il est important de noter
que l’Azhar, à l’instar des coptes et des libéraux, vient de se retirer
de l’assemblée constituante égyptienne pour protester contre sa
radicalisation. C’est un excellent signe, et les derniers documents de
l’Azhar, prônant un Etat laïc et démocratique sont surprenants
d’ouverture. Je ne pense pas que ce soit de l’opportunisme. Je crois au
contraire qu’il y a là le refus d’un islam radical à la Hassan el-Banna.
L’Azhar se veut musulman, non pas islamiste, si je puis dire.
Olaf : Revenons, si
vous le voulez bien, à la façon dont Banna et les islamistes ont réussi
à s’assurer une telle emprise sur la société égyptienne.
Père Boulad : Plusieurs
facteurs ont joué en cela. Tout d’abord un profond sentiment
d’infériorité de l’Egyptien moyen face à l’hégémonie occidentale,
souvent assimilée à une expansion chrétienne. N’oublions pas que
l’Egypte a été doublement colonisée par l’Occident, sur le plan
politique par les Anglais, et sur le plan culturel par les Français. Je
signale ici que ma langue maternelle est le français, car mes parents
ont fréquenté des écoles françaises, alors que mon grand-père ne parlait
que l’arabe ! Aussi étrange que cela paraisse, Alexandrie, Le Caire et
les villes du Canal étaient francophones ! Dans les magasins, les
administrations, les salons, on parlait souvent français ! Les Grecs,
Italiens, Arméniens, Maltais, Levantins… parlaient tous français,
notamment grâce à la prépondérance des écoles catholiques où ils avaient
été éduqués. Ces écoles, bien que n’étant aujourd’hui qu’une pâle
réplique de ce qu’elles représentaient autrefois, demeurent toujours des
écoles d’élite, où les musulmans cherchent à inscrire leurs enfants.
Ceci nous amène au second grand tournant
de la société égyptienne que représente le coup d’Etat de 1952. Avec
Nasser, l’Egypte cherche à affirmer une identité qui ne soit ni
égyptienne, ni musulmane, mais « arabe ». C’est la naissance de
l’arabisme, avec la création de la République Arabe Unie,
groupant dans un premier temps l’Egypte, la Syrie et le Yémen, et
arborant un drapeau comportant autant d’étoiles que de pays. La Libye
était censée suivre.
Olaf : Nasser
ouvrait en fait une quatrième voie : après l’Egypte occidentalisée,
l’Egypte égyptienne et l’Egypte islamique, voici que l’Egypte prend la
tête du mouvement panarabe.
Père Boulad : C’est
exact. Mais, après le panarabisme, Nasser enfourche à Bandung le
mouvement tiers-mondiste des « non-alignés », en réaction au
colonialisme, avec Nehru et certains autres.
Olaf : Les Frères Musulmans ont-ils profité de cela ?
Père Boulad : Pas
directement. Le mouvement tiers-mondiste, qui visait à une libération de
l’emprise coloniale, a évolué de manière parallèle à celui de Banna.
Olaf : A vous
écouter, on a l’impression que tous les mouvements de modernisation de
l’Egypte - occidentalisme, nationalisme, panarabisme - ont fini par
échouer dans la durée, et que seul subsiste et prolifère celui des
Frères Musulmans – si tant est qu’on puisse le compter parmi les
mouvements de modernisation. Cela est-il dû selon vous à la façon dont
il s’est constitué, à sa technique de développement en petites cellules,
ou bien parce qu’il a su mieux cibler les attentes du peuple égyptien ?
Père Boulad : Il y a
des deux : un mouvement très structuré, et bénéficiant de l’identité
forte que l’islam lui conférait. Une identité bien plus forte que celle
d’autres mouvements dont l’identité était plutôt d’ordre politique ou
idéologique. Avec les Frères Musulmans il s’agit d’une identité
religieuse, qui plonge ses racines dans quatorze siècles d’histoire.
C’est ce qui rend l’islamisme si coriace, si résistant, si dangereux.
Olaf : Mais en quoi
le mouvement de Banna est-il si nouveau par rapport à cet islam
« d’avant » dont vous nous parliez, cet islam plus tolérant et paisible
que vous avez connu dans votre jeunesse ?
Père Boulad : C’est là
qu’il faut mentionner un élément fondamental et radicalement nouveau :
la chute du califat en 1924, après quatorze siècles de succession
ininterrompue. On ne saurait trop surestimer l’impact de cet événement
dans l’inconscient musulman. C’est un peu comme si le pape venait à être
évincé du Vatican et que les catholiques se trouvaient tout à coup
devant une Eglise sans tête.
Le mouvement de Banna représente un effort de résurgence du califat, un refus de reconnaître sa suppression par Atatürk.
Face à cet événement majeur, il y a eu deux types de réaction : celle d’Ali Abderraziq,
cheikh de l’Azhar, affirmant qu’il n’y avait pas de lien entre la
succession du prophète et le califat, lequel n’aurait qu’un rôle
purement politique. Et la réaction de Hassan el-Banna, pour qui le
califat revêtait une signification proprement religieuse. Ce n’est donc
pas un hasard si les Frères Musulmans naissaient quatre ans après la
chute du califat, comme s’il s’agissait d’une tentative pour le faire
revivre. Tous les mouvements islamistes dans le monde réclament
aujourd’hui un rétablissement du califat, comme si l’islam était à la
recherche d’une tête, d’un pôle, d’un représentant autorisé.
La chute du califat fut donc un des
éléments qui contribua à exacerber le sentiment de frustration des
musulmans. Il s’agissait là d’une perte de référence, non seulement
culturelle ou politique, consécutive à la décadence et la chute de
l’Empire ottoman, mais proprement religieuse. L’islam était non
seulement marginalisé dans la marche de la civilisation et du progrès,
mais, avec la suppression du califat, il se trouvait proprement
décapité. Cette profonde déstabilisation a contribué à susciter tout un
mouvement de révolte, de violence et de revendications politiques.
Olaf : C’est ce qui peut expliquer le succès de Nasser et sa popularité auprès des musulmans.
J’ai à ce sujet une anecdote à vous
raconter. Dans les années 1970, je me trouvais au bord de la Mer Rouge
avec un groupe d’élèves. Dans un camp militaire tout proche, je vois un
officier de l’armée engueuler vertement un petit fifre : « Si tu étais
un homme, tu ne ferais pas ça ! ». Et l’autre de relever fièrement la
tête et de lui répliquer en le fixant droit dans les yeux : « Eh bien,
sache que je suis un homme, moi ! » Tout embarrassé, l’officier baissa
lentement la tête et fit demi-tour. Ce petit soldat de rien du tout
osant répliquer à son supérieur, était pour moi l’illustration, et comme
le symbole, de tout un peuple prenant conscience de son humanité et de
sa dignité. Nasser, qui a été pour l’Egypte une vraie catastrophe sur
les plans politique, militaire, économique et culturel, a cependant
donné à l’Egyptien le sens de sa dignité, et à travers lui, à l’ensemble
du monde arabe.
Le problème, c’est que cette fierté
était construite sur du sable, sur du vent, sur des slogans. Il
s’agissait d’une fierté fictive, illusoire. C’est très bien de
s’affirmer, de relever la tête… mais sur quel fondement ? Lorsque
l’économie est à plat, lorsqu’on va de défaite en défaite militaire,
lorsque la culture s’effondre, il ne sert à rien de relever la tête …
C’est un peu ce qui se passe
actuellement chez vous en Europe, où les musulmans relèvent la tête. Se
sentant marginalisés et infériorisés, c’est pour eux la seule manière de
s’affirmer face à une culture qu’ils ne parviennent pas à maîtriser, et
qu’ils refusent par ailleurs. La violence manifestée par les musulmans,
tant en Occident que dans le reste du monde, tient justement à une
fierté bafouée, qui cherche à s’affirmer de façon violente et
péremptoire.
Olaf : Ce qui se
passe en Europe et dans le monde avec les musulmans est donc à l’image
de ce qui se passe en Egypte ? Une même conjonction de facteurs
historiques et identitaires ?
Père Boulad :
Exactement. Il faut reconnaître que l’Egypte - qu’on le veuille ou non
– représente le pôle et le phare de l’islam. Et ce n’est pas parce que
je suis égyptien que je le dis ! L’Egypte est le grand laboratoire de
l’islam, tout comme la France, dans le passé, a pu être qualifiée de
« fille aînée de l’Eglise ». Je pense que notre révolution du 25 janvier
2011 représente un véritable tournant historique. Si l’Egypte bascule
dans la modernité, c’est tout le monde musulman qui suivra. L’enjeu de
l’Egypte est capital et l’on ne saurait trop le surestimer. Je me sens
au cœur du vortex et le combat que nous menons chez nous aura des
répercussions sur tout l’ensemble du monde musulman.
Olaf : A partir de
l’exemple égyptien, il semble donc que la question identitaire constitue
le cœur même de la dynamique musulmane, presque autant que son aspect
religieux. C’est très éclairant pour la situation des musulmans
d’Occident.
Père Boulad : Oui, il y
a en fait au cœur de tout cela une fierté blessée, une dignité bafouée,
un terrible complexe d’infériorité, un refus de reconnaître que l’islam
a raté le coche, a raté le train. D’où ce besoin viscéral de
s’accrocher à un passé glorieux : la période Omeyyade, Abbasside, Andalouse.
Olaf : Au risque
bien souvent de prendre ses fantasmes de gloire et de brillance
islamique pour la réalité historique, surtout quand cette dernière sert
si mal le politiquement correct …
Père Boulad : Je ne
suis pas un spécialiste de l’histoire musulmane, mais à contempler le
Taj Mahal, les monuments d’Andalousie et autres vestiges des époques
fastes de l’islam, on est stupéfait du degré de raffinement auquel a
atteint alors la civilisation musulmane.
Olaf : Et donc vous
n’en soulignez que davantage l’échec actuel de l’islam à affronter la
réalité d’aujourd’hui et à intégrer la modernité. Ce qui le pousse
justement à se retourner vers son passé glorieux.
Père Boulad : En fait,
l’islam n’a connu ces périodes prestigieuses que parce qu’il a su alors
s’ouvrir à tous les courants culturels de l’époque. Les musulmans
d’aujourd’hui ne veulent pas reconnaître que si l’islam d’alors a connu
de tels sommets, c’est qu’il a su accueillir en lui toute la richesse
des civilisations environnantes. Si aujourd’hui l’islam veut se
revivifier, il lui faut donc faire la même démarche et s’ouvrir aux
autres cultures. Ce qui a fait sa gloire dans le passé indique un chemin
d’avenir pour une possible renaissance.
Olaf : Tout cela m’inspirerait volontiers la « question qui tue » …
Nous verrons tout cela dans la suite
de nos échanges. Merci beaucoup, Père, d’avoir répondu aux questions de
Poste de Veille, merci pour cet exposé passionnant.
us mener cette problématique identitaire ? Il semble que
l’Egypte contemporaine soit confrontée à une succession d’échecs qui
s’expliquent par des facteurs tant extrinsèques qu’intrinsèques. L’échec
de l’occidentalisation, qui a entraîné l’éveil du nationalisme ;
l’échec du nationalisme, qui a engendré le panarabisme ; l’échec du
panarabisme, qui a ouvert la porte à l’islamisme ; et finalement l’échec
prévisible de l’islamisme qui, comme idéologie politique, risque fort
de précipiter le monde musulman vers une violence sans fin. Tous ces
mouvements me semblent pourtant avoir un point commun jamais désigné,
jamais mis en cause : l’islam. Il me semble que c’est bien lui qui est à
la racine de ce sentiment d’aliénation, de cette soif identitaire
jamais assouvie.
La nature même de l’islam n‘est-elle pas ici à mettre
en cause ? Cette nature profonde n’est-elle pas viciée pour qu’elle
parvienne à instiller chez les musulmans un tel déséquilibre, pour ne
pas dire une telle névrose identitaire ?
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