Quand André Breton, encore tout jeune, déclara que l'acte surréaliste le plus simple serait de descendre dans la rue et de tirer au hasard sur les passants, il anticipait sur ce que quelques représentants des dernières générations devaient réaliser plus d'une fois après la seconde guerre mondiale, passant ainsi de la théorie à la pratique, et cherchant à atteindre, à travers l'action absurde et destructive, le seul sens possible de l'existence, après avoir refusé de voir dans le suicide une solution radicale pour l'individu métaphysiquement seul.
Julius Evola
Si l'on veut exprimer symboliquement le processus complexe qui a conduit à la crise par où passent aujourd'hui la morale et la vision de la vie, la meilleure formule est celle de Nietzsche : « Dieu est mort. »
Nous pouvons prendre la thématique de Nietzsche comme point de départ de notre propos, car elle n'a nullement perdu sa valeur d’actualité. On a dit avec raison que la personne et la pensée de Nietzsche ont aussi le caractère d'un symbole : « C'est pour la cause de l'homme moderne qu'on lutte ici, de cet homme qui n'a plus de racines dans le sol sacré de la tradition, qui oscille entre les cimes de la civilisation et les abîmes de la barbarie, qui est à la recherche de soi-même, c'est-à-dire qui s'efforce de trouver un sens satisfaisant à une existence complètement laissée à elle-même » (R. Reiniger).
Frédéric Nietzsche est celui qui, mieux que tout autre, avait prédit le « nihilisme européen », comme un avenir et un destin « qui s'annonce partout par la voie de mille signes et de mille présages ». Le « grand évènement, obscurément pressenti, la mort de Dieu », c'est le début de l'effondrement de toutes les valeurs. A partir de ce moment, la morale, privée de sa sanction, « est incapable de se maintenir », et l'interprétation et la justification que l'on avait données auparavant à toutes les normes ou valeurs disparaissent.
Dostoïevski avait exprimé la même idée en disant : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis. »
« La mort de Dieu » est une image qui sert à caractériser tout un processus historique. Elle exprime « la mécréance devenue réalité quotidienne », cette désacralisation de l'existence, cette rupture totale avec le monde de la Tradition qui, apparues en Occident à l'époque de la Renaissance et de l'humanisme, ont pris, de plus en plus, dans l'humanité actuelle, les caractères d'un état de fait définitif, évident et irréversible. Cet état de fait n'est pas moins réel là où on ne le remarque pas encore distinctement parce que subsiste un régime de couvertures et de succédanés du « Dieu qui est mort ».
Il faut distinguer différents degrés dans le processus en question. Le fait élémentaire est une rupture ontologique : toute référence réelle à la transcendance disparaît de la vie humaine. Dans ce fait, tous les développements du nihilisme sont déjà virtuellement contenus. Après la mort de Dieu, et pour essayer de cacher celle-ci à la conscience, apparaît un premier phénomène : une morale désormais indépendante de la théologie et de la métaphysique et fondée sur la seule autorité de la raison, ce qu'on appelle la morale « autonome ». Du niveau du sacré – perdu dorénavant – l'absolu descend à celui de la morale purement humaine ; c'est le propre de la phase rationaliste du « stoïcisme du devoir », du « fétichisme moral ». C'est, entre autres, un des traits caractéristiques du protestantisme. Sur le plan spéculatif, cette phase est marquée ou symbolisée par la théorie kantienne de l'impératif catégorique, le rationalisme éthique, la « morale autonome ».
Mais, ayant perdu ses racines, c'est-à-dire le lien effectif et originel de l'homme avec un monde supérieur, la morale cesse d’avoir une base invulnérable; la critique a bientôt raison d'elle. Dans la morale « autonome », c'est-à-dire laïque et rationnelle, on ne peut plus opposer aux impulsions de la nature qu'un commandement vide et rigide, un « tu dois » - simple écho de l'ancienne loi vivante. Et, quand on cherche à donner à ce « tu dois » quelque contenu concret et à justifier ce contenu, le sol manque ; il n'y a plus aucun appui pour qui sait penser jusqu'au bout. Ceci s'applique déjà à l'éthique kantienne. En réalité, à ce stade, il n'est pas d'« impératif » qui n'en suppose un autre, non exprimé, qui n'implique pas que l'on attribue une valeur d'axiome à certaines prémisses implicites, tenant simplement à une équation personnelle ou à la structure de fait - acceptée - d'une société donnée.
Après le rationalisme éthique, la période de dissolution se poursuit avec l'éthique utilitaire ou « sociale ». Renonçant à trouver un fondement intrinsèque et absolu du « bien » et du « mal », on propose de justifier ce qui reste de norme morale par ce que recommandent à l'individu son intérêt et la recherche de sa tranquillité matérielle dans la vie sociale. Mais cette morale est déjà empreinte de nihilisme. Comme il n'existe plus aucun lien intérieur, tout acte, tout comportement devient licite lorsqu'on peut éviter la sanction extérieure, juridico-sociale, ou lorsque l'on y est indifférent. Rien n'a plus de caractère intérieurement normatif et impératif. Tout se réduit à se régler d'après les codes de la société, qui remplacent la loi religieuse renversée. Après être passé par le puritanisme et le rigorisme éthique, le monde bourgeois s'oriente vers des formes d'idolâtrie sociale et un conformisme fondé sur l'intérêt, la lâcheté, l'hypocrisie ou l'inertie. Mais l'individualisme de la fin du siècle dernier a marqué à son tout le début d'une dissolution anarchique qui s'est vite étendue et aggravée. Il a déjà préparé le chaos derrière la façade de tout ce qui est ordre apparent.
Limitée à des zones restreintes, la phase précédente avait été celle des héros romantiques : l'homme qui se sent seul devant l'indifférence divine, et l'individu supérieur qui s'affirme en dépit de tout, dans un cadre tragique, qui enfreint les lois communes, pas encore pour en contester la validité, mais pour revendiquer à son profit un droit exceptionnel à ce qui est défendu, au mal comme au bien. Sur le plan des idées, le processus s'épuise cependant chez un Max Stirner, qui voit dans toute morale la dernière forme de la divinité fétichiste à abattre. Dans cet au-delà qui subsiste à l'intérieur de l'homme et voudrait lui dicter une loi, il dénonce un « nouveau ciel », transposition insidieuse de l'au-delà extérieur, théologique, dont l'existence est niée. En surmontant le « dieu intérieur », en exaltant l'« Unique » sans loi qui confie « sa cause au néant », en s'opposant lui-même à toute valeur ou prétention de la société, Stirner marque la limite de la voie que les révolutionnaires sociaux nihilistes (ceux dont le mot nihilisme tire son origine) avaient déjà suivie, mais au nom d'idées sociales utopiques auxquelles ils croyaient toujours, au fond, idées de « justice », de « liberté » et d'« humanité » opposées à l'injustice et à la tyrannie qu'ils voyaient dans l'ordre existant.
Revenons à Nietzsche. Le nihilisme européen, annoncé par lui comme un phénomène général et non sporadique, attaque, outre le domaine de la morale au sens étroit, celui de la vérité, de la vision du monde et de la finalité. La « mort de Dieu » a ici pour effet d'ôter tout sens à la vie, toute justification transcendante à l'existence. La thématique nietzschéenne est bien connue : par besoin d'évasion, par défaut de vitalité, on avait inventé un « monde de la vérité », ou « monde-valeur », qui était détaché de ce monde-ci et lui était même opposé, qui lui conférait un caractère de fausseté et lui déniait toute valeur ; on avait inventé un monde de l'être, du bien et de l'esprit qui était la négation ou la condamnation de celui du devenir, des sens et de la réalité vivante. Ce monde fabriqué s'est défait ; on aurait découvert qu'il s'agissait d'une illusion - la genèse en aurait même été reconstituée, et l'on en aurait montré les racines humaines, « trop humaines », et irrationnelles. En tant que « libre esprit » et « immoraliste », la contribution de Nietzsche au nihilisme a consisté à ramener certaines valeurs « supérieures », « spirituelles », non seulement à de simples impulsions vitales, mais, dans la plupart des cas, aux impulsions d'une vie « décadente » et affaiblie.
Ainsi, seul demeure réel ce qui avait été nié ou condamné au nom de cet autre monde « supérieur », de « Dieu », de la « vérité », de ce qui n'est pas, mais doit être. La conclusion est que « ce qui devrait être n'est pas, et ce qui est, c'est ce qui ne devrait pas être ». C'est ce que Nietzsche appelle « la phase tragique » du nihilisme. C’est le commencement de la « misère de l'homme sans Dieu ». L'existence semble alors perdre toute signification, tout but. En même temps que tous les impératifs, toutes les valeurs morales, et tous les liens, s'effondrent tous les appuis. Nous trouvons de nouveau une idée analogue chez Dostoïevski lorsqu'il fait dire à Kirillov que l'homme n'avait inventé Dieu que pour pouvoir continuer à vivre - et donc, comme une « aliénation du moi ». Sartre définit brutalement la situation à laquelle on aboutit, lorsqu'il déclare que l'existentialisme n'est pas un athéisme dans le sens où il se réduirait à démontrer que Dieu n'existe pas. Ce qu'il affirme, « c'est que même si Dieu existait, rien ne serait changé ». L'existence est laissée a elle-même, dans sa réalité nue, sans aucun point de référence en dehors d'elle-même qui puisse lui donner un sens aux yeux de l'homme.
Il y a donc deux phases. La première est une sorte de rébellion métaphysique ou morale. Dans la seconde, les motifs mêmes qui avaient implicitement nourri cette révolte disparaissent, se dissolvent, deviennent illusoires pour un type d'homme nouveau – et c'est la phase nihiliste, ou spécifiquement nihiliste, dont le thème dominant est le sens de l'absurde, de l'irrationalité pure de la condition humaine.
Il faut dès à présent noter qu'il existe un courant de pensée et une « historiographie » dont le propre a été de présenter ce processus, tout au moins ses premières phases, comme quelque chose de positif, comme une conquête. C'est un autre aspect du nihilisme contemporain, avec, à l'arrière-plan, une sorte d'« euphorie du naufragé » inavouée. On sait que depuis le siècle des lumières et le libéralisme, jusqu'à l'historicisme immanentiste, d'abord « idéaliste », puis matérialisme et marxiste, ces phases de dissolution ont été interprétées et exaltées comme celles de l'émancipation et de la réaffirmation de l'homme, du progrès de l'esprit, du véritable « humanisme ». Nous verrons plus loin dans quelle mesure la thématique de Nietzsche relative à la période post-nihiliste se ressent, par ses mauvais côtés, de cette mentalité. Pour le moment, il convient de préciser le point suivant.
Aucun Dieu n'a jamais lié l'homme ; il n'y a pas que le despotisme divin qui soit une invention fantaisiste, mais aussi, dans une large mesure, celui auquel, selon les interprétations illuministes, le monde de la Tradition aurait dû son organisation, reçue d'en haut et dirigée vers le haut, son système hiérarchique, ses diverses formes d'autorité légitime et de puissance sacrée. Tout ce système trouvait au contraire son fondement véritable et essentiel dans la structure intérieure particulière, les capacités de récognition et les divers intérêts congénitaux d'un type d'homme qui a presque complètement disparu. L'homme, à un moment donné, a voulu « être libre ». On l'a laissé faire, on l'a même laissé trancher des liens qui le soutenaient plus qu'ils ne l'entravaient ; puis on l'a laissé tirer toutes les conséquences de sa libération, selon un enchaînement rigoureux, jusqu'à ce qu'il parvienne a l'état de choses actuel, où « Dieu est mort » (Bernanos dit : « Dieu s'est retiré ») et où l'existence devient le domaine de l'absurde, où tout est possible, où tout est licite. Seule a agi en tout cela ce qu'on appelle en Extrême-Orient la loi des actions et des réactions concordantes, objectivement, « par-delà le bien et le mal », par-delà toutes les petites morales.
Ces derniers temps, la rupture s'est étendue du plan moral au plan ontologique et existentiel. Les valeurs que l'on avait mises en doute hier et qu'ébranlait seule la critique de quelques précurseurs relativement isolés, perdent aujourd'hui toute consistance, dans la vie quotidienne, pour la conscience générale. Il ne s'agit plus de « problèmes », mais d'un état de fait qui fait paraître le pathos immoraliste des rebelles d'hier on ne peut plus anachronique et périmé. Depuis quelque temps, une bonne partie de l'humanité occidentale trouve normal que l'existence soit dépourvue de toute vraie signification et ne doive être rattachée à aucun principe supérieur, si bien qu'elle s'est arrangée pour la vivre de la façon la plus supportable, la moins désagréable possible. Ceci a toutefois pour contrepartie et pour conséquence inévitables une vie intérieure de plus en plus réduite, informe, précaire, instable et fuyante et la disparition rapide de toute droiture et de toute force morale.
Par ailleurs, un système de compensations et d'anesthésiants agit dans le même sens, et le fait de n'avoir pas été reconnu comme tel par la plupart des gens, ne lui enlève pas, pour autant, ce caractère. Un personnage d’E. Hemingway fait le bilan lorsqu'il dit : « Opium du peuple, la religion... Et aujourd'hui l'économie est l'opium du peuple, comme le patriotisme... Et les rapports sexuels ne seraient-ils pas aussi un opium pour le peuple ? Mais s'adonner à la boisson, c'est le meilleur des opiums : excellent, même s'il y en a qui préfèrent la radio, cet opium à bon marché. »
Toutefois, lorsqu'on pressent cette vérité, la façade chancelle, l'assemblage se disloque et, après la dissolution des valeurs vient un moment où l'on dénonce tous les succédanés auxquels on recourait pour suppléer à l'absence de signification d'une vie désormais laissée à elle-même. Alors apparaît le thème existentiel de la nausée, du dégoût, du vide ressenti derrière tout le système du monde bourgeois, le thème de l'absurdité de toute la nouvelle « civilisation » imposée à la terre. Chez ceux dont la sensibilité est plus aiguë, on constate diverses formes de traumatismes existentiels, on voit apparaître les états que l'on a qualifiés de « spectralité du devenir », de « dégradation de la réalité objective », d'« aliénation existentielle ».
Julius Evola, « Chevaucher le tigre ».
Evola et la révolte totale prônée par les traditionalistes
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L'acte gratuit
selon André Gide
à travers la figure de Lafcadio
Le point de départ est pour le moins étrange, vous en conviendrez : Se rendant à Rome, Lafcadio, personnage d’un roman[1] d’André Gide, est assis dans un train ancien modèle où les portes s’ouvrent directement sur la voie, avec pour seul compagnon de nuit à partager son compartiment, un vieux monsieur du nom d’Amédée Fleurissoire.
Alors que Lafcadio détaille le vieux bonhomme[2], il se prend subitement d’une pensée des plus saugrenues. Comme il tient là, sous sa propre main, la poignée de la portière, il lui suffirait juste de la tirer et de pousser son compagnon de voyage en avant. Qui le verrait ? C’est sûr, on n’entendrait même pas un cri dans la nuit.
Cette scène pourrait n’être qu’un sordide « fait divers » si elle ne recouvrait pas une question métaphysique des plus importantes : un acte peut-il être purement gratuit ? Car le défi absurde que se lance Lafcadio n’est pas moins de commettre un « acte gratuit » en précipitant ce « petit vieux » dans le vide.
Acte libre par définition car indépendant de toute contrainte. D’autant qu’en lui-même il ne présente aucun sens, ne répondant à aucun critère de vengeance, de haine, de méchanceté, ou de pitié, etc.
Se rajoute également à l’acte, le crime immotivé[3]. Pas de mobiles du crime. Aucune motivation de la part du meurtrier. Donc selon Lafcadio, aucun lien entre l’acteur et l’acte. Et qui plus est aucune relation entre le protagoniste du meurtre et Amédée Fleurissoire.
Autre soin particulier que Lafcadio porte afin de renforcer la gratuité du crime : remettre tout au hasard et compter, pour soumettre sa décision, à l’apparition d’un feu dans la nuit[4]. Le caractère fortuit de l’acte le rend dépourvu d’intention consciente, donc de motivation intrinsèque.
Et le crime a lieu…
Pour le lecteur superficiel de cette œuvre, l’acte gratuit est bien possible, et le geste insensé de Lafcadio en est la plus belle preuve.
Voilà pourtant qu’à travers le passage de ce roman se pose au lecteur plus attentif cette grande question : L’acte de Lafcadio serait-il vraiment dépourvu de toute motivation ?
En y regardant de plus près, ne peut-on pas se dire finalement que l’absence de motivation d’un acte n’est jamais qu’apparente. Ici, plusieurs motifs peuvent venir inciter Lafcadio : le plus apparent, mais le plus fort, serait d’agir librement sans contrainte. Un besoin d’agir gratuitement que l’on pourrait aller jusqu’à qualifier comme la cause même de l’acte. Car la « prétendue » gratuité de l’acte n’ôte pas le choix pour autant. Le choix, dit libre, est dirigé selon des motifs précis. Et ceux-ci peuvent difficilement se substituer à certaines contraintes qui nous lient.
Il suffit alors de résumer le problème : l’acte gratuit se présente en tant qu’un agir pour rien. Je peux vouloir prouver ma liberté en agissant en dehors de toutes raisons, motivations, incitations. On parle alors de liberté pure, car l’acte gratuit réside dans la pure volonté de celui qui l’accomplit. Et l’exemple le plus frappant et le plus célèbre pour illustrer cette pensée est bien celui du personnage de Gide, Lafcadio. Son acte insensé, balancer ce vieux bonhomme du train, il le pense libre, parce que dégagé de toutes contraintes, car sans motif valable, donc déterminé par rien. Lafcadio se fourvoie pourtant. La volonté d’agir sans motif est déjà un motif. Son acte gratuit n’est en réalité qu’un leurre. Il n’y a pas de gratuité ni de liberté, puisqu’il est déterminé par le désir de vouloir prouver sa liberté.
Aller chercher derrière un acte humain, autre chose que des raisons conscientes ou inconscientes, serait bien inutile, nous dit, par ce magnifique texte, André Gide. Et de fait, apparaît alors un autre problème bien plus saisissant : peut-on alors croire en la liberté, si l’acte gratuit n’est qu’un leurre ? D’autant qu’évoquant à peine le mot de « liberté », tous les arguments qui cherchent à l'invalider semblent avoir si peu de poids face à l’expérience personnelle que j’ai de celle-ci. Et précisément, un sentiment intérieur, fort simple, que je ressens quand je bouge mon bras, quand j’accepte une idée, ou que je refuse une invitation. Mais plus encore, quand je suis fatigué, ou que j’ai peur, me voyant capable de me contraindre à marcher, ou à rester dans un endroit qui m’effraie. Libre de contrarier mes passions, de changer mes habitudes, ou de contredire mon éducation. Ne suis-je malgré ce sentiment intime et troublant qu’un être purement déterminé par un projet ou le motif d’une action ? Existe-t-il une solution à la question de l’acte gratuit entraînant un désaveu potentiel de l’existence d’un libre-arbitre complet. André Gide n’y a répondu qu’en partie, nous démontrant que l’homme, animal finaliste, ne savait se dégager de tout déterminisme. Et nous fallu attendre Sartre pour démontrer que la vraie liberté, celle qui nous confère toute notre dignité, réside dans le choix, et non dans le projet[5]. Car donner une forme à la liberté, ce n’est pas en faire un projet, comme le crut naïvement Lafcadio. Il nous faut d’abord lui donner un sens, ce qui veut dire poser sa motivation par rapport aux autres. Fuir vers les autres pour se donner un rôle, ce que Lafcadio tenta vainement, tenter d’être une consistance momentanée. Me perdant dans les méandres de la prise de conscience de ma liberté, je réalise que je ne suis rien, que ma liberté n’est qu’une gratuité laissée à elle-même.
Et Lafcadio de se leurrer doublement, puisqu’il oublia que toute liberté absolue engendre irrémédiablement le vertige. Quand je dispose d’une liberté absolue, et, que je prends conscience de celle-ci, je ressens irrémédiablement le vertige de la terrible réalité: quoi que je fasse rien ne me détermine, toute décision est possible, gratuite. L’angoisse vient alors souder cela, l’angoisse étant cette liberté s’angoissant d’elle-même, n’étant déterminée par rien, car vide.
Or, la seule issue au vertige de la gratuité ne peut-être, selon Sartre, que l’engagement.
Ce que Lafcadio visiblement était bien loin d’imaginer…
(Chronique parue dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)
[1] Les caves du Vatican, Folio. [2] « Il n’a pas l’air heureux, reprenait à part soi Lafcadio. Il doit souffrir d’une fistule, ou de quelques affections cachée. », Les caves du Vatican, Le livre de poche, p.197 sq. [3] « Un crime immotivé, continuait Lafcadio. Quel embarras pour la police !», ibid. [4] « Là, sous ma main, cette double fermeture – tandis qu’il est distrait et regarde au loin devant lui – joue, ma foi ! plus aisément qu’on eût cru. Si je puis compter jusqu’à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une ; deux ; trois ; quatre ; (lentement ! lentement !) cinq ; six ; sept ; huit ; neuf… Dix, un feu ! » ibid. [5] Dans son roman La Nausée, Sartre nous dit que si l’existence n’est vue que comme une déréliction absurde, alors elle est gratuite, sans raison. Elle n’est que l’improvisation perpétuelle d’une liberté qui se recréée à chaque instant, surgissant de rien pour aller vers quelque chose qui est son projet et son but.
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