Le fardeau de l'hoplite : les armes et l'armure (partie I)
Avant d’examiner en détail les problèmes qui concernent la panoplie, il faut garder à l’esprit quatre réalités de base qui font voir très clairement l’inconfort qui était le lot des hoplites en armes :
1) Une tendance graduelle mais continue, sur quelque deux cent cinquante ans, à altérer, à modifier, puis à abandonner entièrement certains éléments de la cuirasse.
2) L’habitude compréhensible de retarder le moment de s’armer jusqu’aux toutes dernières secondes, littéralement, avant le heurte des lances.
3) L’utilisation régulière de serviteurs personnels pour transporter l’équipement de l’hoplite.
4) Le mouvement naturel qui poussait l’hoplite à ôter à tout instant sa coûteuse armure achetée, en général, par les citoyens, et non fournie par l’Etat.
Il y eut une nette tendance, environ sur deux cent cinquante ans, à ne pas développer l’armure défensive pour tenter d’en recouvrir le corps tout entier, à l’image d’un chevalier du Moyen Age. L’on tendait plutôt à en alléger ou à en supprimer entièrement certaines parties. Les protections pour les chevilles et les revêtements protecteurs pour les cuisses et le haut des bras, qui semblent de toute façon mieux adaptés au duel qu’à la bataille dans la phalange, furent les premiers à disparaître. Leur disparition semble consommée dès le VIè siècle av. J.-C. L’introduction d’une course dite "en armes" aux Jeux Olympiques (520) et la charge finale des Grecs à Marathon (490) sont peut-être le reflet d’une mobilité découverte depuis peu et trouvant son origine dans une panoplie réduite. Des performances physiques de ce genre auraient été tout à fait impossibles pour les hoplites du VIIè siècle dont les membres étaient particulièrement enfermés dans le bronze. En tout cas, il est clair que les hoplites du Vè siècle n’ont jamais eu de telles protections auxiliaires pour les bras, les cuisses et les chevilles. Leurs casques, leurs cuirasses, leurs jambarts devinrent sans exception plus polis, plus légers, et parfois disparurent complètement, ce qui laisse deviner une fois de plus le mécontentement permanent que causait à leurs devanciers, dans le passé, le poids de leur équipement. Si l’on en juge d’après les peintures de vases du milieu du Vè siècle av. J.-C. et les descriptions de Thucydide dans son histoire, certains fantassins de la phalange ont dû aller à la bataille sans jambarts, sans casque corinthien ou sans corselet. A la place, ils portaient souvent un simple bonnet conique peut-être en bronze – mais plus vraisemblablement en feutre, et une cuirasse en bronze plus légère, plus ajustée au torse, ou bien des corselets de toile avec, le cas échéant, une petite protection en métal incorporée. Au début du IVè siècle av. J.-C., nous entendons même parler parfois d’un objet appelé « demi-corset » qui, semble-t-il, ne protégeait que la poitrine. A la fin de la guerre du Péloponnèse, peut-être les soldats auraient-ils pu paraître aussi mal équipés à leurs ancêtres, les hoplites de deux cent cinquante ans plus tôt, que leurs adversaires au vêtement léger venus de pays étrangers. Sans aucun doute, les chiffres renversants des pertes dans les batailles à l’époque hellénistique sont-ils le reflet de cette tendance à l’abandon de la cuirasse chez les hommes de la phalange.
Il n’est pas vrai non plus que tous les hoplites portaient obligatoirement un équipement identique, ce qui n’est pas surprenant quand on considère que les hommes apportaient leur propre équipement et n’eurent jamais de véritable « règlement général ». La plupart ont dû avoir leurs préférences personnelles pour certains modèles qui donnaient un confort plus grand et à moindre coût, et, par conséquent, ont pu aussi modifier, c'est-à-dire alléger, leurs armes en fonction de leurs goûts personnels. En dehors de la place d’armes, il est vraisemblable que les soldats qui combattaient dans la phalange n’avaient pas un aspect aussi uniforme que pourraient le suggérer les représentations modernes. Bien que le degré de variété n’ait peut-être pas été aussi élevé que celui qui a été observé dans les forces terrestres américaines au Viet-Nam, il est clair, d’après les peintures de vases, que les hoplites, dans chaque camp et d’un camp à l’autre, portaient souvent des casques, des cuirasses et des armes différents. Cela donne à penser, une fois de plus, que les difficultés créées par la panoplie ont pu inciter à des modifications individuelles des soldats qui apprenaient les avantages de certains changements ou qui pensaient que l’on pouvait économiser à la fois de l’argent et du poids en réduisant l’importance des protections en bronze. Les fantassins les plus pauvres ne portaient souvent pas de cuirasse, qu’ils n’avaient pas les moyens d’acquérir. Plus tard, au IVè s., dans l’armée syracusaine, sous le tyran Denys, il est vraisemblable que seuls les officiers et les cavaliers revêtaient des protections. "L’armée du peuple" de Thrasybule qui renversa les Trente à Athènes, juste après la guerre du Péloponnèse, portait des boucliers faits de bois et d’osier. Xénophon, dans sa jeunesse en Asie, était censé s’être fait particulièrement remarquer à cause de ses armes uniques en leur genre, mais peut-être pas autant, cependant, que le millionnaire Nicias dont on a dit qu’il portait un bouclier de pourpre et d’or. Par opposition, il faut mettre au crédit d’Agésilas qu’à son retour d’Asie, au début du IVè s., il portait encore sa tenue spartiate réglementaire, ce qui donne à penser que peu de ses hommes en service là-bas avaient adopté des modes perses. Quelques années plus tard, lorsqu’ Epaminondas pénétra dans le Péloponnèse, la rumeur disait que les alliés des Athéniens qui le suivaient portaient un "nouveau" type d’armement, dont on ne nous dit jamais la nature. C’est peut-être là une preuve supplémentaire des variations considérables de la panoplie. En vérité, l’histoire qui raconte que, après la chute de Péllènè en 241, les soldats donnèrent une marque d’identification aux captives qu’ils avaient reçues en les coiffant de leur propre casque n’a aucun sens si nous ne comprenons que le couvre-chef de chaque hoplite était facile à distinguer pour qui le portait et pour qui le voyait. Bien que la plupart des témoignages sur des changements apportés à leur armement par des individus viennent du IVe siècle, et d’époques ultérieures, nous nous rappelons que même plus tôt, dans sa fameuse description des grands préparatifs d’Athènes pour la malheureuse expédition de Sicile en 415, Thucydide remarque en passant qu’il existait une sorte de rivalité entre les hoplites tandis qu’ils apprêtaient leur équipement personnel, donnant à entendre, encore une fois, que, en plus des réparations et de l’astiquage réglementaire, ces hommes modifiaient peut-être légèrement leurs armes offensives et défensives. L’essor de l’hoplite et de la phalange où des hommes de même origine se groupaient en formation ne signifiait pas que leur armement était toujours identique ni même que, rangés en colonnes, ils offraient le même aspect. Les conditions réelles de la bataille présentaient pour les hommes des exigences tout autres que celles de l’entraînement et du défilé, ce qui n’a jamais changé depuis lors. Nous devons donc imaginer que les hoplites, malgré la formation où ils étaient englobés, n’étaient pas tellement différents de leurs prédécesseurs homériques quand il s’agissait d’adapter leurs armes à leurs goûts personnels ou aux conditions de la bataille :
"Les rois eux-mêmes s’occupent à les ranger, en dépit de leurs blessures, le fils de Tydée, et Ulysse, et l’Atride Agamemnon. Ils vont tous tour à tour, pour faire l’échange des armes guerrières. Le bon soldat se glisse sous une bonne armure et en donne une moins bonne à un moins bon". (Iliade. XIV, 379-382).
Il semble aussi que le fantassin grec ait particulièrement renâclé à mettre sa cuirasse, à saisir son bouclier par sa courroie et à coiffer son casque avant le tout dernier moment précédant la bataille. C’est le signe de sa répugnance évidente à porter les armes et l’armure jusqu’à ce que leurs capacités salvatrices soient plus importantes que leur inconfort intrinsèque. Par exemple, sur les sculptures et les peintures de vases, les hoplites portent en général le casque corinthien rejeté en arrière sur la tête, comme une visière, ce qui suggère qu’il n’était rabattu sur le visage que lorsque l’hoplite commençait à charger. Parfois, nous entendons parler d’hommes pris par surprise sans leur armure et sans leurs armes, bien que, sans aucun doute, il ne reste que quelques instants avant la bataille. Comme les fantassins modernes qui ont une tendance naturelle à marcher tête nue chaque fois que possible, l’hoplite antique courait volontiers le risque d’être surpris sans protection pour être libéré aussi longtemps que possible du poids et de l’inconfort considérable de ses armes et pouvoir entendre et voir sans être gêné par rien. Juste avant son attaque contre les oligarques athéniens, en 403, Thrasybule, rapporte Xénophon, ordonna à ses hommes de poser à terre leur bouclier pendant qu’il leur faisait un ultime discours. En des temps plus anciens, pendant la bataille de Platée, dans les derniers moments précédant la charge, le général spartiate Pausanias fit reposer leurs armes à ses hommes avant qu’ils n’entreprennent leur puissante marche en avant. Il semble tout à fait naturel de poser sa lance et son bouclier chaque fois que possible, puisque ramasser l’une et l’autre est affaire de secondes. Pourtant, d’autres fois, nous entendons même dire que des soldats se sont défaits non seulement de leur bouclier et de leur lance, mais aussi, complètement de leur cuirasse. Peut-être ne la mettaient-ils jamais d’abord jusqu’à ce qu’ils fussent absolument sûrs qu’ils étaient sur le point de charger. Comment pouvons-nous expliquer autrement l’étrange comportement des cavaliers de Mantinée qui débouclèrent leur cuirasse pendant une brève accalmie dans cette bataille ? Plutarque exprime sa surprise qu’après les Cynoscéphales, en 364, les Thébains n’aient pas défait leur corselet. Au contraire, dans leur impatience de parvenir jusqu’à leur général, Pélopidas, qui était tombé, "sans ôter leur cuirasse, sans débrider leurs chevaux, sans panser leurs blessures, encore tout armés et tout chauds du combat, ils vinrent en armes auprès du cadavre". Bien que l’armée athénienne se fût alignée pour son premier engagement entre hoplites depuis son débarquement en Sicile, attendant en formation dans la plaine de Syracuse, les Siciliens furent d’une certaine façon pris au dépourvu et réalisèrent soudain que la bataille était imminente. Thucydide remarque qu’ils "prirent aussitôt les armes et s’élancèrent à leur tour", ce qui donne peut-être à penser, encore une fois, qu’ils n’avaient pas leur cuirasse ni leur bouclier dans les derniers instants précédant le combat. Quand l’aventurier du IVè s. Polydamas se vantait de toujours porter à ses mercenaires leur armement complet pendant leurs marches, il était apparemment convaincu que, pour la plupart des autres soldats, ce n’était à coup sûr pas le cas.
Même lorsque les hommes étaient alignés pour la bataille, attendant le moment de commencer leur charge, et que les valets d’armes personnels avaient quitté ls rangs, au moindre retard dans l’engagement, ils lâchaient instinctivement leur bouclier. Par exemple, les soldats de Chabrias, en 378, reçurent l’ordre de ne pas bouger et de recevoir l’assaut des Péloponnésiens qui envahissaient la Béotie plutôt que de charger : ils se défirent de leur bouclier, le firent reposer contre leurs genoux et, en même temps, fichèrent leur lance à la verticale dans le sol, ce que la plupart des hoplites ont dû faire chaque fois qu’ils en avaient la possibilité. Nous voyons souvent cette même scène sur des peintures de vases où des hoplites sont debout ou même accroupis avec leur bouclier qui repose contre leurs jambes. Avant la bataille de Leuctres, en 371, les Thébains furent encouragés parce qu’Athéna avait "ramassé" son bouclier, un bouclier qui, nous dit Xénophon, reposait d’habitude contre ses genoux.
Autre signe, encore, que les armes et l’armure de l’hoplite étaient censées être portées seulement pendant le combat : la présence indéniable dans toute bataille grecque, ou presque, de serviteurs personnels, aussi bien pour les soldats réguliers que pour les officiers, leur fonction principale étant de transporter les armes de leur maître et de lui remettre seulement dans les toutes dernières secondes avant la charge. Outre l’équipement de bataille type (cuirasse, jambarts, lance, épée, casque et bouclier), il y avait aussi des provisions et des ustensiles à transporter. Il est donc vraisemblable que plus d’une "ordonnance" accompagnait chaque soldat à la bataille. Les preuves de cette présence constante d’hommes de service et de domestique personnels – esclaves, serviteurs sous contrat, ou hommes parmi les plus pauvres, se trouvent chez presque tous les auteurs grecs. Mais ces serviteurs étaient plus que des sortes d’aides ordinaires, puisqu’il y a des signes crédibles qu’ils ne se contentaient pas de transporter les armes et l’armure de l’hoplite, mais les lui remettaient dans les toutes dernières secondes avant la bataille. Par exemple, Anaxibios, dans une situation désespérée près d’Antandros, en 389, après son dernier discours à ses hommes reçut à la fin son bouclier de ses serviteurs et périt immédiatement en compagnie des hoplites qui restaient avec lui. Lorsque le général thébain Pélopidas à Cynoscéphales, en 364, Plutarque nous dit que lui aussi les rejoignit après avoir "saisi lui-même aussitôt son bouclier", ce qui suggère, une fois de plus, que la plupart des hommes devaient confier leurs armes à leurs aides jusqu’à ce que le véritable combat commence. C’est exactement l’image qui nous est communiquée dans les Acharniens d’Aristophane lorsque Lamachos ordonne à plusieurs reprises à son serviteur de ramasser son bouclier. Xénophon lui-même, dans le feu de la bataille pendant la marche des Dix Mille, en 401, fut séparé de son valet d’armes et donc de son bouclier. Il était presque pris, réduit à l’impuissance, jusqu’à ce que l’aide arrive. Un aide-mémoire pour l’entraînement, d’époque plus tardive, nous apprend que le porteur de bouclier tenait les armes de son maître littéralement jusqu’au dernier moment avant la charge, lorsqu’enfin il recevait l’ordre de sortir des rangs de la phalange tandis que les fantassins ramassaient leur lance : "Prêts à prendre les armes ! Valets d’armes dehors ! Silence et attention aux ordres ! Prenez… armes !" (Asclépios XII, 11).
Que les hoplites eux-mêmes n’étaient pas toujours capables de porter le poids élevé de leur panoplie jusqu’aux derniers moments avant la charge apparaît aussi clairement d’après les curieux bagages dont nous entendons dire parfois qu’ils étaient utilisés pour transporter les armes. Apparemment, l’on emportait le bouclier comme la lance empaquetés dans des sacs de cuir pour faciliter le maniement lorsque l’on ne s’en servait pas. A la vérité, nous connaissons même des trépieds de bois destinés exclusivement à servir de supports aux boucliers lorsqu’on les posait à terre. C’est là aussi une belle illustration de la fierté que l’hoplite tirait de ses armes, car il est difficile d’imaginer des fantassins modernes prenant un tel soin de leurs armes fournies par le gouvernement. Comme les golfeurs qui reçoivent leurs clubs sortis des sacs de leur caddy seulement avant chaque coup, les fantassins grecs antiques eux aussi ramassaient les instruments pesants et embarrassants nécessaires à leur tâche seulement lorsque le moment inévitable du combat était arrivé. Le poids de l’ensemble de l’équipement plutôt qu’une quelconque notion grecque "d’égalité" dans les troupes explique pourquoi tous les soldats, indépendamment de leur rang, étaient servis par des domestiques attachés à leur personne.
Enfin, dans toute la littérature grecque, nous trouvons des références constantes à l’abandon d’armes d’hoplites sur le champ de bataille. Je suggère qu’il s’agit encore d’une illustration de la tendance générale dans l’infanterie lourde grecque à se délivrer de leur poids élevé et de leur incommodité générale au premier signe qu’il pouvait être dangereux de les garder. Il faut se rappeler que l’hoplite payait cet équipement de sa bourse, que c’était un article de l’honneur familial destiné à être suspendu, au retour, au-dessus de l’âtre, bref, un objet qu’il n’était pas facile de jeter à moins qu’il y eût de bonnes raisons pour le faire. Le chef d’accusation de "jet du bouclier", est corrélat de la lâcheté au combat. Les hommes sur qui pesait cette accusation étaient présumés avoir été parmi les premiers qui avaient abandonné leurs amis en tentant de sauver leur propre vie pendant un effondrement général de la phalange. C’est-à-dire qu’ils avaient mis en danger des hommes qui avaient gardé leurs armes et n’avaient pas la possibilité ou le désir de se livrer à une aussi ignoble dérobade. La fréquence de ce chef d’accusation dans la littérature grecque n’est pas limitée à la comédie ou à l’éloquence athénienne, où nous ne devrions pas être surpris de rencontrer ce genre de calomnie dans les pièces d’Aristophane ou les discours de Lysias. A la vérité, des hommes comme Démosthène et les poètes Archiloque et Alcée étaient réputés s’être débarrassés de leur équipement pendant une bataille. Que cette conduite honteuse ait été attribuée à des auteurs aussi connus n’est pas véritablement une indication du peu de courage guerrier des artistes de la littérature grecque, mais plutôt une illustration qui montre à quel point cette tendance était répandue. "Mon bouclier fait aujourd’hui la gloire d’un barbare", se vantait le poète lyrique Archiloque, "Mais j’ai sauvé ma vie. Qu’importe mon vieux bouclier ?". On a fait grand cas de la position anti-héroïque nouvelle d’Archiloque, juste à l’aube de l’âge de l’hoplite. Son irrévérence même suggère peut-être une sensibilité ou une attitude de défense particulière au sujet de la perte de cette "arme excellente". C’est une conception de la panoplie tout à fait différente de la fierté non déguisée qu’Alcée tire de la beauté de ses armes et qu’il exprime dans le poème 54. Nous pouvons être certains que le poète n’en abandonna la charge détestable que, comme il le dit, lorsque sa vie même fut en danger. Hérodote nous rappelle que "une fois, entre autres, que les Athéniens avaient l’avantage dans une rencontre, le poète Alcée prit la fuite et se tira d’affaire, mais il laissa ses armes aux mains des Athéniens qui les suspendirent aux murs du sanctuaire d’Athéna à Sigéion". Apparemment, Alcée perdit son amour pour la panoplie d’hoplite une fois qu’il eut quitté la salle du banquet et se mit à marcher sur le champ de bataille. 250 ans plus tard, Aristophane se moquait en disant que Cléonyme jetait son bouclier chaque fois que possible, sur terre, sur mer et dans les airs. Les boucliers n’étaient pas devenus plus légers depuis le temps d’Archiloque.
Le bouclier était sans doute le premier élément dont on se débarrassait puisqu’on pouvait le détacher et le laisser de côté très facilement, et bien sûr c’était aussi l’élément de la panoplie qui était à la fois le plus embarrassant à transporter et le moins cher à remplacer, puisque c’était le seul objet à être, pour une large part, en bois. Mais l’on abandonnait aussi parfois le casque, les jambarts et même la cuirasse. Ce qui justifie l’insistance particulière sur le bouclier dans la littérature est l’idée, naturelle chez les Grecs, que seule sa perte affectait dans la formation tous les hommes qui avaient un équipement similaire et donc était, en un sens, un crime contre tous les citoyens présents dans la phalange. Les hommes, selon Plutarque, ne portent des casques et des cuirasses "que pour se couvrir soi-même, tandis qu’on prend le bouclier pour la protection en commun de la ligne toute entière". Après la débâcle des Athéniens sur les hauteurs des Epidoles pendant l’expédition en Sicile, en 413, écrivait Thucydide, "le nombre des armes qu’on leur prit était encore trop grand pour le chiffre des morts", image qui rappelle d’une façon saisissante la champ de bataille à notre époque. Simplement, pour la plupart des hoplites (à la différence des troupes à l’armement léger ou des archers) qui décidaient que la fuite était préférable à une fin glorieuse dans la bataille, il n’y avait aucune chance de réchapper de la poursuite menée par l’infanterie et la cavalerie ennemies s’ils avaient sur le dos le fardeau de leur armes et de leur armure. Aussi y eut-il toujours en Grèce un désir d’alléger l’équipement de l’hoplite, une répugnance à porter la panoplie ou même à la revêtir avant les dernières secondes précédant le combat et toujours une tendance à s’en débarrasser lorsque la fuite était imminente.
Victor DAVIS HANSON
In Le modèle occidental de la guerre
(theatrum-belli.com)
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